Mais qu’est-ce que je fiche au Panama?

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Beaucoup de personnes voulaient recevoir de mes nouvelles régulièrement depuis le Panama, et j’avais promis à plusieurs d’écrire un blog tout au long de mon voyage. Bon je suis arrivé le 3 juin, nous sommes le 16. Il va sans dire que j’ai souffert d’un horrible syndrome de la page blanche. Mais voilà je me lance. Et pour commencer en beauté, je vais répondre à une question qu’on m’a lancé… souvent. Mais qu’est-ce que je vais faire au Panama ?

 Je ne vous cacherai pas que le climat, la mer et la forêt tropicale ont pesé dans la balance. La raison principale reste un projet vraiment chouette. J’étudie une espèce de papillon peu étudiée appelée Eumaeus godartii (Boisduval, 1870), aussi connu sous le nom d’eumenia de Godart. Ce papillon se nourrit d’en véritable fossile vivant, Zamia stevensonii. Cette plante fait partie de l’ordre cycadales, des plantes gymnospermes à graine nue apparentées aux conifères et aux ginkgos. Bon, les taxonomistes ne s’entendent pas si cette plante est vraiment une espèce distincte (Z. stevensonii) ou une population isolée de Zamia elegantissima, mais je laisse les botanistes s’entre-déchirer à ce sujet. Bref, cette fameuse Zamia, comme beaucoup de cycadales, porte des feuilles particulièrement coriaces, et contient un groupe de toxines potentiellement dangereux pour toute chose dotée d’ADN (tous les êtres vivants actuellement connus). En décomposant ces toxines, on obtient du méthylazoxyméthanol (MAM) qui va briser les liens chimiques qui forment l’ADN et causer des mutations et éventuellement des tumeurs chez les animaux et les plantes. Seules quelques espèces d’animaux sont capables de consommer des cycadales en maintenant une liaison chimique entre un sucre et le MAM, le rendant ainsi inefficace. Eumaeus godartii est une de ces quelques espèces.

 ImageZamia stevensonii dans son habitat naturel. La plante fait environ 60 centimètres de haut et porte à sa cime un cône femelle (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Tout ça est bien joli, mais à quoi ça sert ? Je m’intéresse en fait à l’aposématisme. Il s’agit d’une stratégie de défense contre les prédateurs. Un animal peut, par exemple, être très coloré, ou encore émettre une odeur nauséabonde, afin d’avertir les prédateurs potentiels qu’il vaut mieux ne pas approcher. Souvent donné en exemple, le papillon monarque est paré d’une belle couleur orange pour avertir les prédateurs qu’il contient des cardénolides, capables de provoquer de forts vomissements chez tout oiseau ou mammifère qui aurait fait l’erreur de l’avaler. L’eumenia de Godart utilise la même stratégie. Autant ses chenilles, que les chrysalides ou les adultes, sont parés de très belles couleurs. Comme chez beaucoup d’animaux utilisant l’aposématisme, les chenilles n’hésitent pas à manger depuis la face supérieure des feuilles où elles sont très visibles. De la même façon, l’adulte est particulièrement facile à capturer vu son vol lent et paresseux. Pour ceux et celles d’entre vous qui n’êtes jamais allés en forêt tropicale, voici une règle de sécurité. Règle générale, si c’est très voyant, et que ça n’a pas l’air d’avoir peur de vous, il y a une bonne raison, PAS TOUCHE ! Revenons à mes chenilles. À moins de faire l’erreur d’en manger, il n’y a rien à craindre. Pour ce qui est de mon projet, quelques questions me turlupinent. Quel est le lien entre la quantité de toxine dans un animal et l’intensité des avertissements envoyés aux prédateurs ? Quel impact aura un changement d’alimentation sur leur toxicité, sur l’intensité de leurs couleurs ? Est-ce que les couleurs pigmentaires (formées par des pigments chimiques) et structurelles (formées par la réfraction de la lumière à travers des écailles transparentes), qui sont toutes les deux présentes chez Eumaeus godartii, évolueront de la même façon suite à un changement d’alimentation ou de toxicité ? Pour le ramener à une simple phrase, je cherche à savoir si l’intensité des signaux d’avertissement est un indicateur honnête de la toxicité d’un animal.

Maintenant, sortons de la théorie. Il a d’abord fallu trouver des chenilles. J’ai passé les deux dernières semaines à déprimer parce que j’avais beau traverser de long en large une forêt tropicale remplie de cycadales, je n’en trouvais pas une seule. Je vous fais grâce des moustiques, de la chaleur et de l’humidité étouffante (est-ce que j’ai mentionné qu’on est en pleine saison des pluies), des arbustes couverts de fourmis piqueuses, des guêpes et des serpents qu’on risque de rencontrer sous chaque amas de feuilles.

ImageLa forêt est colonisée par des acacias protégés par des armées de fourmis. Elles sont nourries par l’arbuste et sont munies de dards et d’un venin puissant qu’elles utilisent en échange pour punir tout animal qui ferait l’erreur d’effleurer la plante. On apprend très vite à éviter cet arbre suite aux piqures très douloureuses (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Oh oui, jeudi le 5 juin, j’ai trouvé une dizaine d’œufs éclos depuis belle lurette, sans aucune trace de chenilles à l’horizon. Finalement, vendredi dernier (13 juin) j’ai finalement déniché les fameuses chenilles !

 ImageChenilles d’Eumaeus godartii se nourrissant sur une jeune fronde de Z. stevensonii (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

La prochaine étape, c’est de voir si elles vont survivre en labo. Si je suis très chanceux, elles vont pourvoir se développer avec de la nourriture artificielle. Ce serait merveilleux, parce que j’en connais la composition chimique exacte, et je peux la modifier avec précision. Si je suis moins chanceux, elles accepteront de consommer de la nourriture artificielle à laquelle j’ajouterai de l’extrait de cycadale. Il faudra alors que je trouve un moyen de standardiser l’extrait pour créer des régimes comparables statistiquement. Il se peut que je me retrouve face à des bouches ingrates à nourrir, refusant quoi que ce soit d’autre que leur plante préférée. Je devrai alors me battre à les nourrir avec des plantes de différente qualité ou d’âge différent, analyser ces plantes chimiquement, et trouver un moyen de rentrer toutes ces données dans une analyse statistique potable. J’espère ne pas en arriver là.

Sur ce, j’espère que vous avez aimé cette lecture. Je vous redonnerai des nouvelles bientôt. Ça dépendra de mon humeur, mais je risque d’aborder les fruits de mers, mon nouvel amour pour l’air climatisé ou de la vie nocturne de Panama Ciudad. À plus !

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One thought on “Mais qu’est-ce que je fiche au Panama?

  1. Pingback: Why the hell am I in Panama? | Notes de recherche – Research notes

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