Escapade dans le Darién

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 Je n’ai rien contre le Parque Nacional Chagres, ou le laboratoire 230 du Smithsonian, mais parfois, il fait bon prendre l’air. La semaine dernière, j’ai profité du fait que mon superviseur avait besoin d’un coup de main pour aller dans le célèbre Darién (pas toujours célèbre pour de bonnes raisons), la province la plus orientale du Panamá. Cette province est surtout connue pour le bouchon de Darién, une zone qui sépare littéralement les Amériques en deux. Il n’existe pas de route traversant le bouchon… comme dans aucune, même pas un chemin de gravelle. L’Autoroute Panaméricaine qui permet en théorie de voyager de l’Alaska à la pointe Sud du Chili ne traverse pas le bouchon. Ses deux sections s’arrêtent brusquement, à 100 km de distance l’une de l’autre. S’il vous venait à l’esprit de traverser le bouchon à pieds, vous devriez traverser le côté colombien (un énorme marécage) et la portion panaméenne (une chaîne de montagne atteignant en moyenne 1500 mètres recouverte d’une des forêts pluviales les plus denses que vous puissiez imaginer). Bonne chance ! En gros, le gouvernement du Panamá refuse de parachever les routes dans le bouchon afin de faire obstacle au commerce de la drogue venant de Colombie, et ça marche. Une autre particularité du Darién, c’est que même s’il n’y a pas de frontière à proprement parler avec la Colombie, toute personne qui entre ou sort de la province doit passer par un poste frontière. Au poste frontière, tout le monde doit descendre de son véhicule (ou de l’autobus), montrer son passeport ou sa carte d’identité panaméenne, et expliquer la raison du voyage dans la province, la durée du séjour, l’itinéraire exact, présenter des références, etc.

 Map Santa fé

Cette carte montre la position de Santa Fé del Darién, un village près de la frontière occidentale de la province de Darién (Droit d’auteur : 2014 Google).

 Mais assez sur le bouchon, le Dr. Donald Windsor et moi-même allions à Santa Fé del Darién, située dans la portion Ouest de la province. Notre mission : élaborer une méthode expérimentale en collaboration avec le Centro Agro-Pastoral de Santa Fé afin d’étudier l’effet d’un coléoptère hispiné sur la production de riz. Ce coléoptère, Oediopalpa guerini, semble être un ravageur important du riz dans la région et un gros problème pour les producteurs agricoles. Bonne nouvelle, nous en avons trouvé plein (mauvaise nouvelle pour les agriculteurs). Nous avons échantillonné plusieurs champs à Santa Fé et autour de Cucunatí, un village auquel on ne peut accéder qu’à marée basse, en passant une rivière à gué. Dans le dernier champs étudié à Cucunatí, l’absolue totalité des plants de riz observés étaient affectés. Ce projet promet d’être vraiment chouette quand il débutera à la fin-juillet.

 Ford cucunatí

Accéder au village de Cucunatí n’est possible qu’en conduisant (ou en nageant) à travers cette rivière. À marée basse, l’eau atteint la mi-roue d’une camionnette. À marée haute, le village est totalement inaccessible en voiture (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Adult rice beetle

Oediopalpa guerini adulte près de Cucunatí (Photo : Dr. Donald M. Windsor).

Collecting Samples

En pleine collecte d’échantillons dans un champs de riz près de Santa Fé (Photo : Dr. Donald M. Windsor).

 Le Darién est une province surtout agricole. C’est ici que Vasco Núñez de Balboa réussi le premier à atteindre la côte du Pacifique depuis la Mer des Caraïbes en 1513. La monnaie du Panamá s’appelle d’ailleurs le Balboa, bien qu’elle ait été liée au cours du Dollar américain. Balboa est aussi une bière populaire. À l’exception du bouchon de Darién et des comarcas (zones gouvernées par les premières nations), il ne reste que très peu de forêts. La province est l’une de celles où prolifèrent encore la plupart des maladies tropicales, que ce soit la maladie de Chagas, la fièvre jaune, la typhoïde, la malaria, la dengue ou la leishmaniose. Le Darién est habité par des paysans qui cultivent des parcelles juste assez grandes pour nourrir leur famille et obtenir quelques surplus écoulés dans les marchés locaux. Comme dans beaucoup de régions tropicales, les champs sont régulièrement brûlés avant d’être plantés de maïs et de riz. Le Darién est aussi parsemé de pâturages destinés aux vaches, élevées par les agriculteurs locaux et souvent pauvres au profit de riches propriétaires terriens de la capitale ou de l’étranger. La plupart de ces pâturages sont recouverts d’une espèce africaine d’herbe à croissance rapide. Finalement, une bonne partie des terres ont été converties à la culture du teck, un arbre au bois dur qui est éventuellement exporté vers les marchés asiatiques. Il est à vrai dire étrange de conduire dans une province où la grande majorité des paysages se composent, soit de forêt faite de rangs ordonnés d’un arbre introduit, soit de sols d’une couleur de charbon plantés de deux céréales introduites, soit de vastes prairies d’une herbe introduite. Pas vraiment le paradis des environnementalistes.

 PASTURE

Un pâturage typique de la région, couvert d’une herbe africaine, situé entre Santa Fé et Cucunatí (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

 Malgré cela, quelques zones ont encore une apparence naturelle, particulièrement au bord des rivières et des ruisseaux. Ces zones perturbées abritent des espèces à croissance rapide et à faible longévité. Ces plantes créent un habitat idéal pour une des plus grandes diversité d’insectes qu’il m’ait été donné de voir. Le long des cours d’eau, le bambou indigène pousse encore (devinez quoi, le bambou asiatique a colonisé la grande majorité du pays). Bien sûr, c’était le second but de notre expédition. Nous cherchions à savoir si, là où les bambous indigènes et asiatiques cohabitent, les insectes qui s’attaquent au bambou indigène pourraient commencer à s’en prendre au bambou importé. Nous avons découvert la semaine dernière que… c’est bien le cas.

 walking to the rice fields

Pour se rendre dans un champs près de Cucunatí, nous avons traversé une zone de repousse près d’un ruisseau (Photo : Dr. Donald M. Windsor).

À bien y repenser, cette petite escapade était assez amusante, et remplie de succès. Maintenant, je suis de retour au laboratoire pour voir si ma nouvelle recette d’alimentation artificielle sera acceptée par mes chenilles au palais difficile. Pour le moment, elles ont été rebutées par toutes mes tentatives.

 Me Lab

De retour au laboratoire pour nourrir des chenilles (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

CATERPILLARS

Les chenilles refusent obstinément de s’attaquer à ma dernière recette (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

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One thought on “Escapade dans le Darién

  1. Pingback: A Trip to Darién | Notes de recherche – Research notes

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