Le pactole panaméen : Le Canal

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Aujourd’hui, je vous parle un peu d’histoire et d’économie. Quand on voyage au Panamá, la première chose qu’on remarque en observant la capitale, après la chaleur, c’est qu’il y a clairement de l’argent ici. Je ne dis pas que la richesse est bien redistribuée. Je n’avance pas que la pauvreté est absente (30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté). Je ne fais pas non plus l’apologie du filet de sécurité social panaméen. Mais à voir tous ces bâtiments modernes, certains étant d’ailleurs de vrais bijoux architecturaux, et tous ces chantiers de construction en ébullition, on se dit que quelque chose se trame. Une fois qu’on a vu un peu de pays, on remarque que les routes principales sont parfaitement pavées et que le réseau d’autobus de la capitale est non seulement ultramoderne, mais aussi climatisé. Il y a même un métro tout neuf qui a ouvert ce printemps, où la température est contrôlée, et où le temps d’attente est de moins de 5 minutes à toute heure du jour (oui Montréal, tu peux avoir honte). On remarque aussi le nombre astronomique de policiers (littéralement un à chaque coin de rue, même dans les petits villages de campagne), et on se demande d’où peut bien venir leur salaire. Ne cherchez plus. La source de richesse, c’est le Canal.

PANAM CITY 1

PANAM CITY 2

La Ville de Panamá a définitivement l’air d’une capitale moderne, et elle l’est. Cette ville est une plaque tournante du commerce mondial, depuis l’époque où l’or du Pérou et de l’Équateur y transitait avant de rejoindre l’Espagne, jusqu’à l’époque moderne où le Canal de Panamá est devenu une voie de passage obligée dans notre économie de marché globalisée (Photos : Nicolas Chatel-Launay).

La première mention d’un projet de canal à travers l’Isthme du Panamá date de 1534 et nous la devons à Charles Quint, Roi d’Espagne et Empereur du Saint-Empire Germanique. Les Écossais ont aussi tenté d’établir une route, terrestre cette fois, entre les Océans Pacifique et Atlantique en 1698. L’Écosse était au bord de la banqueroute après cet échec monumental et couteux, et dû se joindre au Royaume-Uni qui avait promis en échange d’effacer la dette nationale. Eh oui, le référendum d’indépendance qui se prépare en Écosse n’est que le dernier chapitre d’une histoire qui commençât avec une tentative coloniale ratée au Panamá. Le monde est petit ! En 1882, les Français venaient de construire avec succès le Canal de Suez reliant la Mer Rouge à la Mer Méditerranée en Égypte. Le concepteur du Canal de Suez, Ferdinand de Lesseps, se lança alors dans une nouvelle aventure et fonda la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama pour répéter l’exploit entre l’Atlantique et le Pacifique. Vinrent la fièvre jaune et les crues de la Rivière Chagres. Gustave Eiffel (oui, celui qui a conçut la Tour Eiffel) tenta de sauver le projet. Malgré cela, en 1889, la compagnie fit faillite et le canal inachevé fut abandonné.

FRENCH MONUMENT

FRENCH AMBASSY

Afin d’honorer les efforts de la France dans la construction du Canal et pour marquer l’amitié entre la République Française et la République du Panamá, le gouvernement panaméen construisit ce majestueux monument, en face de l’Ambassade de France, sur la Plaza de Francia. Sur la photo inférieure on reconnaît le bâtiment principal de l’Ambassade de France (Photos : Nicolas Chatel-Launay).

En 1903, le gouvernement de Colombie (le Panamá était à l’époque une province colombienne) et le gouvernement des États-Unis d’Amérique s’entendirent au sujet d’un nouveau projet de canal. Le Sénat de Colombie refusa de ratifier l’accord. Parce que le canal était vu comme un intérêt stratégique américain, le président Roosevelt dépêcha sa marine pour aider les révolutionnaires panaméens à combattre la Colombie. Le 3 novembre 1903, le Panamá déclarait son indépendance. Ce ne sera pas la dernière fois que les États-Unis mettront leur nez dans les affaires panaméennes. En déclarant son indépendance, la nouvelle république donna aux États-Unis la Zone du Canal de Panamá. La Zone du Canal était un territoire non-incorporé et organisé des États-Unis (exactement comme le sont aujourd’hui Porto Rico et les Îles Vierges américaines) qui s’étendait sur une distance de 5 miles (8 km) de chaque côté du Canal et qui était défendu par l’armée américaine. Sous juridiction américaine, le Canal ouvrira finalement ses portes le 15 août 1914, il y a presque exactement 100 ans.

MUSEO

Pour les passionnés d’histoire, l’Autoridad del Canal de Panamá a créé un musée d’histoire très intéressant dans Casco Viejo. Le musée documente l’histoire du Panamá et de son canal depuis la première expédition à travers l’Isthme menée par Vasco Nuñez de Balboa en 1513 jusqu’à la période moderne (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Je vous ferai grâce de la longue liste de traités, de conflits politiques et de manifestations qui ont émaillés l’histoire du Canal depuis son ouverture. Vous n’avez qu’à comprendre que, jusqu’en 1979, la Zone du Canal était un territoire américain, où les résidents étaient citoyens américains, où les tribunaux appliquaient les lois américaines et où tous les magasins et toutes les maisons appartenaient à la Zone du Canal, qui fonctionnait comme une compagnie toute-puissante dont le président était aussi Gouverneur de la Zone du Canal. Un peu hors-sujet, mais John McCain, qui s’est présenté contre Obama aux élections américaines de 2008, est né en 1936 comme citoyen américain… dans la Zone du Canal de Panamá. Comme il faut être né aux États-Unis pour prétendre être président, le cas fut porté devant les tribunaux et le Sénat américain a finalement tranché en décrétant McCain un « Naturally Born U.S. Citizen ». Le Smithsonian Tropical Research Institute (STRI) où je travaille, ainsi que mon appartement, sont tous les deux situés à Ancón, une ancienne ville de la Zone du Canal qui était un territoire américain à l’époque de la fondation du STRI. En 1979, le traité Torrijos-Carter entra en application. La Zone du Canal devint progressivement, et pour la première fois, panaméenne (vous vous souvenez, c’était un territoire colombien avant de devenir américain). Il est utile de noter que le Général Omar Torrijos avait prit le pouvoir à la suite d’un coup d’état. Même après la signature du traité, le Canal était encore géré par une commission conjointe et les États-Unis se réservaient le droit d’intervenir si le passage neutre des navires était mis en péril. En décembre 1989, le Président américain George H. W. Bush utilisa cette option et les troupes américaines envahirent le Panamá lors de l’Opération « Just Cause ». Les Américains démirent le dictateur du moment, le Général Manuel Noriega, et ne quittèrent le Panamá qu’après l’assermentation du Président élu Guillermo Endara en janvier 1990. La République du Panamá est depuis ce jour une démocratie, bien que la liberté de presse n’y soit pas totale. Considérant le nombre de dictateurs issus de l’armée, il fut décidé d’abolir l’armée du Panamá en 1994. C’est pourquoi on voit maintenant se promener des policiers en tenue militaire arborant des armes de calibre tout aussi militaire. Au Panamá, la police joue le rôle de l’armée. On ne niaise pas avec les policiers ici. Pour finir le survol historique, le 1er janvier 2000, la Commission du Canal de Panamá remis tous ses pouvoirs au gouvernement du Panamá. Pour la première fois, et ce fut une belle façon de fêter le nouveau millénaire, le drapeau de la République du Panamá pouvait flotter fièrement devant l’ancien bâtiment de l’Administration de la Zone du Canal. Le Canal est aujourd’hui administré, en toute souveraineté, par l’Autoridad del Canal de Panamá et protégé par la Policia Nacional, deux organismes d’État.

AUTORIDAD

Le siège social de l’Autoridad del Canal de Panamá (anciennement l’édifice de l’Administration de la Zone du Canal) sur les flancs du Mont Ancón. Avant l’an 2000, le drapeau des États-Unis d’Amérique flottait au sommet du mât (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

MIRAFLORES

Une vue des Écluses de Miraflores, la première série d’écluses traversée lorsqu’un navire vient du Pacifique, la dernière en venant dans l’autre direction (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Miraflores 2

Les Écluses de Miraflores sont une attraction touristique des plus populaires. On y trouve un musée et on peut observer le passage des navires depuis les étages supérieurs (Photo: Nicolas Chatel-Launay).

Pour traverser le Canal, les navires doivent s’acquitter d’un droit de passage qui est calculé en fonction de la taille du navire et de sa cargaison. Les navires de plaisance sont également les bienvenus. Le droit de passage est alors calculé selon la taille du navire et le nombre de passagers qu’il peut transporter. Le droit de passage le plus bas jamais payé était de 36 cents et l’a été par l’Américain Richard Halliburton lors de sa traversée du Canal… à la nage en 1928. Oui, même les humains en maillot doivent payer. Le droit de passage le plus élevé fut de 375 600$ lors du passage du navire de plaisance Norwegian Pearl. Pour des raisons évidentes, les bateaux enregistrés au Panamá bénéficient d’un rabais sur la traversée. À cause de cela, bien des compagnies étrangères font immatriculer leurs bateaux au Panamá. Ça s’appelle un pavillon de complaisance. Alors si vous voyez un navire arborant le drapeau panaméen dans le Port de Montréal, il n’appartient probablement pas à une compagnie panaméenne. Si vous passez par le port cette fin de semaine, le MSC Sandra, un navire panaméen qui est réellement britannique, mouille justement à Montréal jusqu’à dimanche matin (27 juillet).

METIS LEADER

Lors de ma visite aux Écluses de Miraflores, le Metis Leader, un navire transportant des voitures d’une capacité de 7 000 véhicules et qui appartient à NYK Line, traversait le Canal en direction du Pacifique pour rejoindre son port d’attache au Japon. Bien que ce navire soit réellement japonais, il est enregistré au Panamá et arbore un pavillon de complaisance panaméen. Portez attention aux mules (les petites locomotives électriques) qui tirent le navire dans les écluses pour éviter qu’il n’entre en contact avec les parois. La distance séparant chaque mur du navire est de moins de 60 cm. C’est ce que j’appelle de la précision (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

La majorité du Canal de Panamá est en fait un immense lac artificiel, le Lac Gatún. Au centre du lac se dresse l’Île Barro Colorado, une île possédée par le STRI et qui héberge une des plus grandes expériences scientifiques du monde, le plus vieux site d’échantillonnage du CTFS (Center for Tropical Forest Science). Imaginez une étendue de forêt mesurant 50 ha où chaque arbre, arbuste ou liane dont le tronc fait plus d’1 cm de diamètre a été identifié à l’espèce, mesuré, situé géographiquement, et mesuré de nouveau tous les 5 ans depuis près de 100 ans (depuis 1923 pour être exact). Ajoutez à cela un siècle de données météorologiques, de données de production de fleurs et de fruits et de plusieurs autres types de mesures sur chacune des espèces. Si vous ne savez pas ce que 50 ha représentent, imaginez 80 terrains de football (Bravo l’Allemagne!). C’est la meilleure source de données existante pour comprendre la dynamique des forêts tropicales. J’en reparlerai dans un article sur le STRI et ses activités au Panamá. Revenons au Lac Gatún. Les navires y circulent à 26 mètres au-dessus du niveau de la mer. Du côté Atlantique, les Écluses de Gatún élèvent les bateaux à 26 mètres. Du côté Pacifique, les Écluses de Pedro Miguel abaisses les navires jusqu’au Lac Miraflores, après quoi les Écluses de Miraflores abaissent à leur tour les bateaux jusqu’au niveau de l’Océan Pacifique. Pour faire fonctionner ces écluses et maintenir le niveau du Lac Gatún, il faut des quantités astronomiques d’eau douce. La majorité de cette eau provient de la Rivière Chagres et du Lac Alajuela. Tous deux sont alimentés en eau par une des aires protégées les plus grandes du Panamá, le Parc National Chagres. C’est au bord du Lac Alajuela que vivent mes papillons et, bizarrement, leur habitat est protégé pour assurer le bon fonctionnement du Canal. C’est un des rares cas où les impératifs économiques peuvent contribuer à protéger des espaces naturels qui auraient été ravagés sans cela. Si on coupe les forêts de Chagres, il y aura moins d’eau dans le bassin versant et le Canal sera alors en danger. En plus du Parc Chagres, la rive Est du Canal est une longue succession de parcs nationaux et de parcs naturels interconnectés. Un endroit fascinant pour étudier la biologie.

Panama_Canal_Map_FR

Carte du Canal de Panamá (Droits d’auteur : « Panama Canal Map FR » par Thoroe — Travail personnelMap created using:Generic Mapping Tools (GMT) with SRTM3 V2 dataOpenStreetMap dataFile:CanalZone.gifFile:Panama Canal Rough Diagram.pngProposal for the expansion of the Panama CanalPanama Canal Profile Map. Sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 via Wikimedia Commons – http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Panama_Canal_Map_FR.png#mediaviewer/Fichier:Panama_Canal_Map_FR.png).

Le Canal de Panamá est aujourd’hui un ouvrage vital pour l’économie du Panamá. C’est un des plus grands secteurs d’emploi du pays. Tous les revenus du Canal vont directement au gouvernement, d’où le nouveau métro de la capitale à 1,0 milliard de dollars. Dans les prochaines années, le Canal deviendra encore plus profitable avec l’ouverture de nouvelles écluses plus grandes de chaque côté du Lac Gatún, qui pourront accueillir des navires encore plus gros. Mais ça, c’est si les problèmes environnementaux comme les changements climatiques et la déforestation n’affectent pas les réserves d’eau qui rendent tout cela possible. La République devrait vraiment améliorer ses politiques environnementales si elle veut conserver son bon vieux pactole.

PUENTE DE LAS AMERICAS

Le Pont des Amériques marque l’entrée du Canal de Panamá sur la Côte Pacifique (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

FEMALE FRIGATA

MALE FRIGATA

Et pourquoi ne pas finir avec des oiseaux ? Le Canal abrite de nombreux oiseaux marins. Le plus impressionnant et le plus commun est sans aucun doute la frégate superbe (Fregata magnificens). C’est l’un des plus grands oiseaux du Panamá, son corps mesure 1 mètre de long et ses ailes atteignent une envergure de 2,15 mètres. L’image du haut montre une femelle alors que le mâle se trouve en-dessous (Photos : Nicolas Chatel-Launay).

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