Pourquoi si colorés ?

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*Cet article a été publié dans la rubrique « Sous la loupe » du numéro printemps 2015 d’Antennae, le Bulletin de la Société d’entomologie du Québec.

Qui n’a pas été émerveillé à la vue de son premier monarque (Danaus plexippus) ? Et c’est bien normal ! Comme beaucoup d’autres insectes, le monarque cherche à être vu : il « pratique » l’aposématisme, une stratégie lui permettant d’éviter d’être mangé. Un oiseau fera l’erreur d’y goûter une seule fois. Le monarque est en effet rempli de cardénolides, une substance toxique qu’il acquiert au stade larvaire, alors qu’il se nourrit d’asclépiade (Asclepias sp.). Après cette expérience désagréable, l’oiseau se souviendra d’éviter les papillons arborant fièrement l’orange et le noir. Mais les papillons ne sont pas les seuls à utiliser cette stratégie. On retrouve en effet l’aposématisme chez d’autres insectes comme les coccinelles, mais aussi chez des animaux tels que les grenouilles dendrobates et les opistobranches (limaces marines très colorées). Tout comme le monarque, certaines de ces espèces acquièrent leurs toxines par l’alimentation. Toutefois, d’autres les synthétisent dans leur propre corps. Et pour dire au reste du monde qu’on goûte mauvais, on ne communique pas seulement par la couleur ! Certaines espèces avertissent leurs prédateurs qu’il vaut mieux ne pas les embêter par des sons ou encore des odeurs. En bref, l’aposématisme, c’est faire savoir aux prédateurs, d’une façon ou d’une autre, qu’on est bien protégé.

Danaus gilippus

Danaus gilippus est un proche parent du monarque qu’on retrouve dans les zones tropicales. Province du Darién, République du Panamá (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Il ne s’agit surtout pas d’une découverte récente. Cette stratégie a d’abord été suggérée comme un mécanisme issu de l’évolution par Alfred Russel Wallace en 1866. Bien que l’aposématisme soit assez simple à comprendre, cette stratégie soulève encore bien des questions chez les chercheurs. Par exemple, comment a-t-elle évolué ? Est-ce qu’un papillon comme le monarque l’a développée graduellement, devenant de plus en plus orange au fil des générations ? Y a-t-il plutôt eu mutation rapide ? Bien malin celui qui le découvrira. D’autres chercheurs tentent de définir le rôle de la sélection sexuelle dans l’aposématisme. Un animal coloré a-t-il plus de descendants parce que ses prédateurs l’évitent, ou parce que ses partenaires préfèrent les couleurs voyantes ?

Eumaeus godartii

Moins connu que le monarque, Eumaeus godartii (Lycaenidae) est un autre bon exemple de papillon utilisant l’aposématisme. Parc National Chagres, République du Panamá (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Un autre aspect intéressant de l’aposématisme est la quantité phénoménale de mimétisme qu’il entraîne. Au Québec, on rencontre le vice-roi (Limenitis archippus) qui, comme le monarque, se pare d’orange et de noir. Seulement, le vice-roi n’est pas toxique ! Grâce à ce subterfuge, les couleurs du monarque lui permettent d’être, lui aussi, évité par les oiseaux. Ce type de mimétisme est appelé « mimétisme batésien ». On retrouve également cette forme de mimétisme chez de nombreux serpents inoffensifs qui prennent les serpents corail pour modèles.

Un autre cas de figure se profile quand plusieurs espèces toxiques se ressemblent à s’y méprendre. Ainsi, toutes ces espèces augmentent leurs chances de survie si le prédateur a appris à éviter le patron de couleur concerné. Il aura suffi à celui-ci d’avoir eu une seule mauvaise expérience avec une seule de ces espèces pour que toutes soient protégées. On parle alors de « mimétisme mullérien ». Parmi les cas les mieux étudiés, on retrouve les papillons du genre Heliconius présents en Amérique centrale et en Amérique du Sud. Ces papillons toxiques ont des colorations très variables, et ce, même au sein d’une seule espèce. Fait surprenant, deux espèces différentes capturées au même endroit peuvent paraître plus proches que des spécimens de leur espèce respective capturés dans des régions éloignées. C’est cette similarité régionale qui engendre la protection liée à ce type de mimétisme.

Heliconius

Les papillons du genre Heliconius et d’autres genres apparentés sont un excellent exemple de mimétisme mullérien. Parc Naturel Métropolitain, République du Panamá (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

De nombreux chercheurs sont en ce moment au travail afin d’éclaircir les mystères qui entourent encore l’aposématisme. Certains utilisent le dernier cri en matière d’analyse génétique, alors que d’autres continuent la longue tradition de tests comportementaux sur le sujet. Après plus de 100 ans de recherche sur ce processus, somme toute assez simple, il reste encore tant à découvrir et le domaine de l’entomologie reste sans limite.

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One thought on “Pourquoi si colorés ?

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