La photographie sous les tropiques, ou comment les tropiques peuvent devenir un véritable enfer

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J’ai déjà téléversé un bon nombre de photographies sur ce blog. Vous en avez peut-être trouvées certaines très bonnes. Je suis d’ailleurs fier de quelques-unes d’entre elles, dont plusieurs se trouvent dans ma liste de vertébrés, comme par exemple cette photo de deux toucans de Swainson. Ces photographies ne forment qu’une toute petite minorité. La plupart des vertébrés que j’ai observés sont illustrés par des photos bonnes à moyennes. Certaines sont carrément terribles comme la seule photo d’un crocodile américain que j’ai pu prendre. Si vous voulez avoir une idée du nombre de prises qu’il faut pour obtenir une image acceptable, visitez-donc mon site flickr. Toutes les photos s’y suivent numériquement. Vous remarquerez que plusieurs images sont séparées par dix, quinze ou même trente nombres manquants. Ces photos manquantes étaient hideuses et ont prestement pris le chemin de la poubelle. Si je ne conservais que les photos dont je suis fier, elles seraient séparées par 200 ou 300 photos manquantes. Plusieurs défis attendent le photographe sous les tropiques, certains me donnent plus de fil à retordre que d’autres. Cet article est une petite introduction à mon enfer quotidien, ou ce qui peut mal tourner avec une caméra en région tropicale.

Ramphastos swainsoniiCertaines scènes donnent heureusement de bonnes photos comme ces deux toucans de Swainson photographiés à Gamboa. Notez que je ne modifie jamais mes photographies numériquement, à l’exception du recadrage (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Crocodylus acutusD’autres scènes sont presque impossibles à rendre. J’ai tenté de photographier ce crocodile américain, de nuit, sur l’Île Barro Colorado, alors qu’il nageait dans le Canal de Panama à plus de 20 mètre de moi (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Le premier défi sérieux concerne la lumière. Après tout, la photographie consiste à enregistrer l’impact de photons sur une pellicule traitée chimiquement ou sur un détecteur numérique. Pour cela, encore faut-il recevoir quelques photons (non, sans blague ?!?). Pour ceux d’entre vous qui viennent prendre des vacances à la plage sous les tropiques pendant la saison sèche, ça peut sembler bizarre. En fait, vous risquez plutôt d’avoir trop de lumière pour un appareil photographique compact. Rien qu’un appareil reflex avec un bon filtre polarisé et un choix judicieux d’ouverture de diaphragme et de vitesse d’obturation ne peuvent pas compenser. Toutefois, vos chances de voir une faune intéressante sur une plage infestée de touristes sont faibles. Pour photographier des créatures moins familières, il vous faudra sortir des sentiers battus. Les forêts tropicales humides sont assez sombres. La canopée vous surplombe, 40 à 50 mètre au-dessus de votre tête, et en-dessous se superposent de multiples couches de lianes, d’arbres et d’arbustes qui sont terriblement efficaces pour capter tout rayon de lumière. Dans une forêt en santé, il fait tout sauf clair. Il est même parfois difficile de repérer les serpents sur les sentiers. Chaque fois qu’un rayon de lumière réussi à percer et à rejoindre le sol, il est si brillant comparé aux alentours que toute photo qui inclura cette aire lumineuse sera immanquablement ratée. Vous obtiendrez, soit une photo incluant une étoile aveuglante au centre d’une image bien exposée, soit une portion éclairée bien exposée entourée d’une noirceur totale. Je travaille dans une portion de forêt assez perturbée. Quand la journée est ensoleillée, chaque mètre carré est piqueté de nombreux points trop lumineux sur un fonds trop sombre. Si vous souhaitez prendre une bonne photo, bonne chance.

Leptotila cassiniVoici une des meilleures images que j’ai pu prendre sous une canopée partielle. Les portions plus sombres de cette image sont bien exposées, mais là où la lumière incidente frappait cette colombe de Cassin, toutes les couleurs ont tourné au blanc par surexposition (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Les nuages sont une bonne chose en photographie tropicale. Quand le ciel est couvert, seule la lumière diffuse arrive au sol, si bien que toutes les surfaces semblent éclairées au même niveau. Heureusement, les nuages sont souvent présents, il y a une raison pour laquelle on appelle cet écosystème une forêt tropicale humide. Un nouveau problème surgit. Quand les nuages cachent le soleil, il fait vraiment sombre, comme à la tombée de la nuit si l’orage menace (ce qui arrive tous les jours pendant la saison des pluies). Dans cette pénombre crépusculaire, les seules façons d’obtenir une image sont de forcer l’indice ISO au maximum et d’obtenir ainsi une photo au grain évident (vous vous souvenez du crocodile ?), ou de réduire la vitesse d’obturation à une demi-seconde ou plus lente encore. Devinez quoi, la plupart des animaux tentent de se sauver dès qu’ils aperçoivent un être humain. En une demi-seconde, ils ont le temps de bouger en masse, ce qui donne des photos tout bonnement ridicules. Évidemment, dans de telles conditions, l’usage d’un trépied est obligatoire. Un flash peut aider à régler ce genre de problème, mais ça ne marche qu’à courte distance, et même avec un diffuseur, il est ardu d’obtenir des photographies qui semblent naturelles. Aussi, plus il faut faire la mise au point loin, moins il y a de lumière qui entre dans l’objectif. Donc, plus il fait sombre, plus il faut être près de son sujet pour obtenir un portrait acceptable.

BLURRY BIRDDisons simplement que l’identification de celui-ci sera ardue. J’ai tenté de photographier cet oiseau au Parc national Chagres, Avec un temps d’exposition long, il faut vraiment que le sujet se tienne tranquille (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Parlant de saison des pluies, ça peut sembler évident, mais appareils photo et eau ne font pas bon ménage. Les pluies sont imprévisibles, soudaines et diluviennes. Je dois garder tout mon équipement dans de petits sacs étanches pour le protéger. Ça signifie qu’à chaque fois que je dois passer d’un objectif téléphoto (pour les sujets éloignés comme les oiseaux), à un objectif macro (pour les petits sujets photographiés de près comme les insectes), je dois ouvrir mon sac-à-dos, ouvrir un sac étanche, ôter la lentille que j’utilisais de mon appareil, la remplacer par le nouvel objectif, protéger l’ancien et commencer à mitrailler mon sujet. La plupart des animaux auront déjà fuit. Ça, c’est si je suis chanceux. Si je ne le suis pas, de la condensation se sera formée sur le détecteur de mon appareil pendant le changement de lentille, et ça veut dire la fin des photos pour la journée, ou jusqu’à que je rejoigne une pièce munie d’air climatisé où je devrai attendre que toute la buée s’évapore de nouveau.

La buée est vraiment mon pire ennemi. La saison humide est maintenant bien installée. L’humidité ambiante atteint souvent 98%. À ce niveau de saturation, l’eau se condense sur presque tout. Si vous faites l’erreur de sortir de votre véhicule climatisé la caméra à la main, elle se couvrira d’eau. Quand je vais sur le terrain, je dois laisser mon appareil photo s’acclimater quelques minutes dans son sac étanche (qui lui se couvre d’eau) avant de l’en sortir. Le problème avec la condensation sous les tropiques, c’est que l’air est tellement saturé que la buée ne s’évapore que très lentement. Essuyer la lentille ne sert à rien, elle ne fera que s’embuer instantanément. Je passe un temps incalculable à agiter doucement mon appareil photo tout en maintenant mon attention sur un animal afin de suivre ses mouvements et sur ma lentille afin de savoir quand elle sera assez claire pour tenter de photographier ledit animal.

EuchromaCet Euchroma était prêt pour sa séance photo. Mais au Parc national Chagres, l’humidité en a décidé autrement (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

En bref, l’éclairage inégal, la pénombre et l’humidité sont mes trois épreuves quotidiennes. Je ne peux par contre oublier, et décerne donc une mention honorable, aux moustiques et aux fourmis. Oui, les moustiques sont nombreux, et ils peuvent être très distrayants quand on essaie de cadrer la photo parfaite. Comme la photo, c’est aussi trouver le meilleur angle, je me déplace beaucoup quand j’essaie de cadrer une scène ou un sujet. Malheureusement, il arrive que ces pas de côté m’envoient promener droit dans un acacia. Ces plantes sont protégées par une armée de fourmis à la piqûre douloureuse.

14168644000_8607c3d1c1_cLa dernière chose que vous voulez, c’est frôler un acacia. Ces petites fourmis sont sans pitié (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Pour ceux et celles d’entre vous qui ne sont pas encore convaincus, j’ai adapté la dingométhode « L’école des explorateurs », établie par le grand auteur Français de bande-dessinée Gotlib, pour vous entraîner à la photographie en milieu tropical. Dans la soirée précédent votre entraînement, capturez un maximum de moustiques vivants (quelques centaines devraient suffire). Vous aurez d’abord besoin d’aller dans votre salle de bain. Placez-y un sujet à photographier comme un plante en pot ou une corbeille de fruits. Puis, laissez couler l’eau dans votre baignoire ou votre douche à la température la plus élevée possible. Le but est de saturer la pièce de vapeur. Assurez-vous que la lampe de votre salle de bain est éteinte, la fenêtre rend la pièce déjà plus claire que la forêt ne l’est. S’il n’y a pas de fenêtre, une petite lampe de camping devrait faire l’affaire. Si vous possédez une bouilloire électrique, utiliser du ruban adhésif pour immobiliser le bouton de mise en marche afin qu’elle continue à chauffer une fois le point d’ébullition atteint. Remplissez la bouilloire d’eau et branchez-la dans la salle de bain. Relâchez les moustiques affamés et fermez la porte. Alors que la salle de bain se transforme tranquillement en sauna humide, déplacez-vous vers votre garde-robe. Vous aurez besoin de pantalons longs et épais, de bonnes chaussettes (préférablement en laine), de bottes de randonnée ou de caoutchouc, d’une chemise à manches longues et d’un chapeau. Imbibez le tout de votre chasse-moustique préféré et réservez pour laisser sécher. Pendant ce temps remplissez un sac de randonnée de poids inutile. Vous devrez transporter l’équivalent de deux litres d’eau, d’équipement de terrain, d’un repas, d’habits de rechange et de tout votre matériel photographique ; planifiez-donc au moins 5 kilos (cela pour une demi-journée de terrain, pour une journée, additionnez le poids de l’eau nécessaire). Prenez vos vêtements, dirigez-vous vers votre évier de cuisine et saturez vos vêtements et vos bottes avec de l’eau (il aura probablement plut avant le moment où vous souhaiterez photographier un animal). Habillez-vous. Soyez certain de glisser vos pantalons dans vos chaussettes et de glisser votre chemise dans vos pantalons. Dans la vraie vie, il faut le faire pour se protéger des moustiques, des acariens, des tiques, des fourmis, des œstridés, des plantes épineuses, etc. Mettez votre lourd sac de randonnée sur vos épaules. Prenez votre caméra en main et entrez courageusement dans votre salle de bain en fermant la porte derrière vous. Restez là cinq minutes, le temps que les moustiques vous remarquent et que vous commenciez à suer (saturer vos vêtements d’eau aura probablement éliminé la majorité du chasse-moustique, comme dans la vraie vie). Vous êtes prêt, éloignez-vous le plus possible de votre sujet, cadrez-le, et tentez de prendre une bonne photo. Difficile ? Vous aurez maintenant une petite idée de ce que la photographie tropicale peut donner. En passant, si certains d’entre vous ont des vacances prévues en juin ou en juillet, sachez que vous êtes les bienvenus si vous souhaitez les passer avec moi, ici, au Panama.

GOTLIBUn merci tout spécial à mon père, Marc Chatel, qui a réussi à dénicher une copie de l’album Trucs-en-vrac 2 de Gotlib, une publication de Dargaud, dont je me suis inspiré pour cet entrainement à la photographie en milieu tropical.

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