Bon 17 mai à toutes et à tous!

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Aujourd’hui 17 mai, nous célébrons la journée internationale de lute contre l’homophobie et la transphobie. Certain(e)s d’entre vous se demanderont pourquoi donc encore vous rabattre les oreilles avec ça.

PrideFlagsLe drapeau arc-en-ciel de la communauté LGBT flottant au-dessus du drapeau de la fierté transgenre (Source : The Independent).

Bien sur, les choses changent. Plusieurs membres de la communauté LGBT peuvent maintenant s’illustrer sans avoir à se cacher. Xavier Dolan se prépare en ce moment à présenter son dernier film au Festival de Cannes. Une des pièces fondatrices du théâtre québécois, Les Feluettes de Michel-Marc Bouchard, fera sa première à l’Opéra de Montréal se samedi sous les yeux de son auteur. Ce sera la première histoire d’amours homosexuelles portée à l’opéra dans le monde. L’Assemblée nationale compte son lot de députés LGBT, à commencer par Manon Massé de Québec solidaire qui a présenté à l’Assemblée nationale une motion pour que le drapeau arc-en-ciel soit aujourd’hui hissé au-dessus de l’Hôtel du parlement, motion adoptée à l’unanimité des membres de l’Assemblée. J’ai moi-même goûté à cette chance lorsque je me suis présenté dans deux campagnes électorales provinciales sans que ma propre homosexualité, loin d’être cachée d’ailleurs, ne soit jamais un sujet de débat.

Malheureusement, trop reste à faire. Tous les jours, des jeunes sont encore ostracisés parce qu’elles et qu’ils sont différent(e)s. Les cas de suicides se font encore trop communs. Et pas plus tard que dimanche, au Gala des Oliviers, un humoriste s’est trouvé drôle en sortant de force un collègue du placard… sur scène. Je ne parle ici même pas de la situation des personnes LGBT issus des communautés culturelles minoritaires et des membres des Premières Nations. La situation des ainé(e)s n’est pas plus rose. Et parlons donc des personnes trans dont l’égalité en droit est très loin d’être acquise. Au Canada, comme dans le monde, trop reste à faire.

Les choses changent un peu, à toutes les échelles. La semaine dernière, les sénateurs et sénatrices étudiant(e)s de l’Université McGill avons obtenu que l’administration révise les procédures qui permettent aux personnes transgenres dont le changement de nom n’est pas encore reconnu légalement, de changer leur prénom dans leur adresse courriel, leur profil, les liste de classe, la carte étudiante, etc. La mesure s’appliquera maintenant aux employé(e)s de l’Université. Aujourd’hui, à une autre échelle, le gouvernement du Premier Ministre Justin Trudeau présentera un projet de loi qui modifiera la protection des droits de la personne afin qu’elle s’applique aux personnes transgenres. Les choses changent quand on y travaille. Que vous soyez vous-même membre de la communauté LGBT, ou que vous soyez un(e) allié(e), aidez-nous donc à éradiquer l’homophobie et la transphobie.

 Bon 17 mai à tou(te)s!

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La photographie sous les tropiques, ou comment les tropiques peuvent devenir un véritable enfer

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J’ai déjà téléversé un bon nombre de photographies sur ce blog. Vous en avez peut-être trouvées certaines très bonnes. Je suis d’ailleurs fier de quelques-unes d’entre elles, dont plusieurs se trouvent dans ma liste de vertébrés, comme par exemple cette photo de deux toucans de Swainson. Ces photographies ne forment qu’une toute petite minorité. La plupart des vertébrés que j’ai observés sont illustrés par des photos bonnes à moyennes. Certaines sont carrément terribles comme la seule photo d’un crocodile américain que j’ai pu prendre. Si vous voulez avoir une idée du nombre de prises qu’il faut pour obtenir une image acceptable, visitez-donc mon site flickr. Toutes les photos s’y suivent numériquement. Vous remarquerez que plusieurs images sont séparées par dix, quinze ou même trente nombres manquants. Ces photos manquantes étaient hideuses et ont prestement pris le chemin de la poubelle. Si je ne conservais que les photos dont je suis fier, elles seraient séparées par 200 ou 300 photos manquantes. Plusieurs défis attendent le photographe sous les tropiques, certains me donnent plus de fil à retordre que d’autres. Cet article est une petite introduction à mon enfer quotidien, ou ce qui peut mal tourner avec une caméra en région tropicale.

Ramphastos swainsoniiCertaines scènes donnent heureusement de bonnes photos comme ces deux toucans de Swainson photographiés à Gamboa. Notez que je ne modifie jamais mes photographies numériquement, à l’exception du recadrage (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Crocodylus acutusD’autres scènes sont presque impossibles à rendre. J’ai tenté de photographier ce crocodile américain, de nuit, sur l’Île Barro Colorado, alors qu’il nageait dans le Canal de Panama à plus de 20 mètre de moi (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Le premier défi sérieux concerne la lumière. Après tout, la photographie consiste à enregistrer l’impact de photons sur une pellicule traitée chimiquement ou sur un détecteur numérique. Pour cela, encore faut-il recevoir quelques photons (non, sans blague ?!?). Pour ceux d’entre vous qui viennent prendre des vacances à la plage sous les tropiques pendant la saison sèche, ça peut sembler bizarre. En fait, vous risquez plutôt d’avoir trop de lumière pour un appareil photographique compact. Rien qu’un appareil reflex avec un bon filtre polarisé et un choix judicieux d’ouverture de diaphragme et de vitesse d’obturation ne peuvent pas compenser. Toutefois, vos chances de voir une faune intéressante sur une plage infestée de touristes sont faibles. Pour photographier des créatures moins familières, il vous faudra sortir des sentiers battus. Les forêts tropicales humides sont assez sombres. La canopée vous surplombe, 40 à 50 mètre au-dessus de votre tête, et en-dessous se superposent de multiples couches de lianes, d’arbres et d’arbustes qui sont terriblement efficaces pour capter tout rayon de lumière. Dans une forêt en santé, il fait tout sauf clair. Il est même parfois difficile de repérer les serpents sur les sentiers. Chaque fois qu’un rayon de lumière réussi à percer et à rejoindre le sol, il est si brillant comparé aux alentours que toute photo qui inclura cette aire lumineuse sera immanquablement ratée. Vous obtiendrez, soit une photo incluant une étoile aveuglante au centre d’une image bien exposée, soit une portion éclairée bien exposée entourée d’une noirceur totale. Je travaille dans une portion de forêt assez perturbée. Quand la journée est ensoleillée, chaque mètre carré est piqueté de nombreux points trop lumineux sur un fonds trop sombre. Si vous souhaitez prendre une bonne photo, bonne chance.

Leptotila cassiniVoici une des meilleures images que j’ai pu prendre sous une canopée partielle. Les portions plus sombres de cette image sont bien exposées, mais là où la lumière incidente frappait cette colombe de Cassin, toutes les couleurs ont tourné au blanc par surexposition (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Les nuages sont une bonne chose en photographie tropicale. Quand le ciel est couvert, seule la lumière diffuse arrive au sol, si bien que toutes les surfaces semblent éclairées au même niveau. Heureusement, les nuages sont souvent présents, il y a une raison pour laquelle on appelle cet écosystème une forêt tropicale humide. Un nouveau problème surgit. Quand les nuages cachent le soleil, il fait vraiment sombre, comme à la tombée de la nuit si l’orage menace (ce qui arrive tous les jours pendant la saison des pluies). Dans cette pénombre crépusculaire, les seules façons d’obtenir une image sont de forcer l’indice ISO au maximum et d’obtenir ainsi une photo au grain évident (vous vous souvenez du crocodile ?), ou de réduire la vitesse d’obturation à une demi-seconde ou plus lente encore. Devinez quoi, la plupart des animaux tentent de se sauver dès qu’ils aperçoivent un être humain. En une demi-seconde, ils ont le temps de bouger en masse, ce qui donne des photos tout bonnement ridicules. Évidemment, dans de telles conditions, l’usage d’un trépied est obligatoire. Un flash peut aider à régler ce genre de problème, mais ça ne marche qu’à courte distance, et même avec un diffuseur, il est ardu d’obtenir des photographies qui semblent naturelles. Aussi, plus il faut faire la mise au point loin, moins il y a de lumière qui entre dans l’objectif. Donc, plus il fait sombre, plus il faut être près de son sujet pour obtenir un portrait acceptable.

BLURRY BIRDDisons simplement que l’identification de celui-ci sera ardue. J’ai tenté de photographier cet oiseau au Parc national Chagres, Avec un temps d’exposition long, il faut vraiment que le sujet se tienne tranquille (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Parlant de saison des pluies, ça peut sembler évident, mais appareils photo et eau ne font pas bon ménage. Les pluies sont imprévisibles, soudaines et diluviennes. Je dois garder tout mon équipement dans de petits sacs étanches pour le protéger. Ça signifie qu’à chaque fois que je dois passer d’un objectif téléphoto (pour les sujets éloignés comme les oiseaux), à un objectif macro (pour les petits sujets photographiés de près comme les insectes), je dois ouvrir mon sac-à-dos, ouvrir un sac étanche, ôter la lentille que j’utilisais de mon appareil, la remplacer par le nouvel objectif, protéger l’ancien et commencer à mitrailler mon sujet. La plupart des animaux auront déjà fuit. Ça, c’est si je suis chanceux. Si je ne le suis pas, de la condensation se sera formée sur le détecteur de mon appareil pendant le changement de lentille, et ça veut dire la fin des photos pour la journée, ou jusqu’à que je rejoigne une pièce munie d’air climatisé où je devrai attendre que toute la buée s’évapore de nouveau.

La buée est vraiment mon pire ennemi. La saison humide est maintenant bien installée. L’humidité ambiante atteint souvent 98%. À ce niveau de saturation, l’eau se condense sur presque tout. Si vous faites l’erreur de sortir de votre véhicule climatisé la caméra à la main, elle se couvrira d’eau. Quand je vais sur le terrain, je dois laisser mon appareil photo s’acclimater quelques minutes dans son sac étanche (qui lui se couvre d’eau) avant de l’en sortir. Le problème avec la condensation sous les tropiques, c’est que l’air est tellement saturé que la buée ne s’évapore que très lentement. Essuyer la lentille ne sert à rien, elle ne fera que s’embuer instantanément. Je passe un temps incalculable à agiter doucement mon appareil photo tout en maintenant mon attention sur un animal afin de suivre ses mouvements et sur ma lentille afin de savoir quand elle sera assez claire pour tenter de photographier ledit animal.

EuchromaCet Euchroma était prêt pour sa séance photo. Mais au Parc national Chagres, l’humidité en a décidé autrement (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

En bref, l’éclairage inégal, la pénombre et l’humidité sont mes trois épreuves quotidiennes. Je ne peux par contre oublier, et décerne donc une mention honorable, aux moustiques et aux fourmis. Oui, les moustiques sont nombreux, et ils peuvent être très distrayants quand on essaie de cadrer la photo parfaite. Comme la photo, c’est aussi trouver le meilleur angle, je me déplace beaucoup quand j’essaie de cadrer une scène ou un sujet. Malheureusement, il arrive que ces pas de côté m’envoient promener droit dans un acacia. Ces plantes sont protégées par une armée de fourmis à la piqûre douloureuse.

14168644000_8607c3d1c1_cLa dernière chose que vous voulez, c’est frôler un acacia. Ces petites fourmis sont sans pitié (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Pour ceux et celles d’entre vous qui ne sont pas encore convaincus, j’ai adapté la dingométhode « L’école des explorateurs », établie par le grand auteur Français de bande-dessinée Gotlib, pour vous entraîner à la photographie en milieu tropical. Dans la soirée précédent votre entraînement, capturez un maximum de moustiques vivants (quelques centaines devraient suffire). Vous aurez d’abord besoin d’aller dans votre salle de bain. Placez-y un sujet à photographier comme un plante en pot ou une corbeille de fruits. Puis, laissez couler l’eau dans votre baignoire ou votre douche à la température la plus élevée possible. Le but est de saturer la pièce de vapeur. Assurez-vous que la lampe de votre salle de bain est éteinte, la fenêtre rend la pièce déjà plus claire que la forêt ne l’est. S’il n’y a pas de fenêtre, une petite lampe de camping devrait faire l’affaire. Si vous possédez une bouilloire électrique, utiliser du ruban adhésif pour immobiliser le bouton de mise en marche afin qu’elle continue à chauffer une fois le point d’ébullition atteint. Remplissez la bouilloire d’eau et branchez-la dans la salle de bain. Relâchez les moustiques affamés et fermez la porte. Alors que la salle de bain se transforme tranquillement en sauna humide, déplacez-vous vers votre garde-robe. Vous aurez besoin de pantalons longs et épais, de bonnes chaussettes (préférablement en laine), de bottes de randonnée ou de caoutchouc, d’une chemise à manches longues et d’un chapeau. Imbibez le tout de votre chasse-moustique préféré et réservez pour laisser sécher. Pendant ce temps remplissez un sac de randonnée de poids inutile. Vous devrez transporter l’équivalent de deux litres d’eau, d’équipement de terrain, d’un repas, d’habits de rechange et de tout votre matériel photographique ; planifiez-donc au moins 5 kilos (cela pour une demi-journée de terrain, pour une journée, additionnez le poids de l’eau nécessaire). Prenez vos vêtements, dirigez-vous vers votre évier de cuisine et saturez vos vêtements et vos bottes avec de l’eau (il aura probablement plut avant le moment où vous souhaiterez photographier un animal). Habillez-vous. Soyez certain de glisser vos pantalons dans vos chaussettes et de glisser votre chemise dans vos pantalons. Dans la vraie vie, il faut le faire pour se protéger des moustiques, des acariens, des tiques, des fourmis, des œstridés, des plantes épineuses, etc. Mettez votre lourd sac de randonnée sur vos épaules. Prenez votre caméra en main et entrez courageusement dans votre salle de bain en fermant la porte derrière vous. Restez là cinq minutes, le temps que les moustiques vous remarquent et que vous commenciez à suer (saturer vos vêtements d’eau aura probablement éliminé la majorité du chasse-moustique, comme dans la vraie vie). Vous êtes prêt, éloignez-vous le plus possible de votre sujet, cadrez-le, et tentez de prendre une bonne photo. Difficile ? Vous aurez maintenant une petite idée de ce que la photographie tropicale peut donner. En passant, si certains d’entre vous ont des vacances prévues en juin ou en juillet, sachez que vous êtes les bienvenus si vous souhaitez les passer avec moi, ici, au Panama.

GOTLIBUn merci tout spécial à mon père, Marc Chatel, qui a réussi à dénicher une copie de l’album Trucs-en-vrac 2 de Gotlib, une publication de Dargaud, dont je me suis inspiré pour cet entrainement à la photographie en milieu tropical.

Pourquoi si colorés ?

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*Cet article a été publié dans la rubrique « Sous la loupe » du numéro printemps 2015 d’Antennae, le Bulletin de la Société d’entomologie du Québec.

Qui n’a pas été émerveillé à la vue de son premier monarque (Danaus plexippus) ? Et c’est bien normal ! Comme beaucoup d’autres insectes, le monarque cherche à être vu : il « pratique » l’aposématisme, une stratégie lui permettant d’éviter d’être mangé. Un oiseau fera l’erreur d’y goûter une seule fois. Le monarque est en effet rempli de cardénolides, une substance toxique qu’il acquiert au stade larvaire, alors qu’il se nourrit d’asclépiade (Asclepias sp.). Après cette expérience désagréable, l’oiseau se souviendra d’éviter les papillons arborant fièrement l’orange et le noir. Mais les papillons ne sont pas les seuls à utiliser cette stratégie. On retrouve en effet l’aposématisme chez d’autres insectes comme les coccinelles, mais aussi chez des animaux tels que les grenouilles dendrobates et les opistobranches (limaces marines très colorées). Tout comme le monarque, certaines de ces espèces acquièrent leurs toxines par l’alimentation. Toutefois, d’autres les synthétisent dans leur propre corps. Et pour dire au reste du monde qu’on goûte mauvais, on ne communique pas seulement par la couleur ! Certaines espèces avertissent leurs prédateurs qu’il vaut mieux ne pas les embêter par des sons ou encore des odeurs. En bref, l’aposématisme, c’est faire savoir aux prédateurs, d’une façon ou d’une autre, qu’on est bien protégé.

Danaus gilippus

Danaus gilippus est un proche parent du monarque qu’on retrouve dans les zones tropicales. Province du Darién, République du Panamá (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Il ne s’agit surtout pas d’une découverte récente. Cette stratégie a d’abord été suggérée comme un mécanisme issu de l’évolution par Alfred Russel Wallace en 1866. Bien que l’aposématisme soit assez simple à comprendre, cette stratégie soulève encore bien des questions chez les chercheurs. Par exemple, comment a-t-elle évolué ? Est-ce qu’un papillon comme le monarque l’a développée graduellement, devenant de plus en plus orange au fil des générations ? Y a-t-il plutôt eu mutation rapide ? Bien malin celui qui le découvrira. D’autres chercheurs tentent de définir le rôle de la sélection sexuelle dans l’aposématisme. Un animal coloré a-t-il plus de descendants parce que ses prédateurs l’évitent, ou parce que ses partenaires préfèrent les couleurs voyantes ?

Eumaeus godartii

Moins connu que le monarque, Eumaeus godartii (Lycaenidae) est un autre bon exemple de papillon utilisant l’aposématisme. Parc National Chagres, République du Panamá (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Un autre aspect intéressant de l’aposématisme est la quantité phénoménale de mimétisme qu’il entraîne. Au Québec, on rencontre le vice-roi (Limenitis archippus) qui, comme le monarque, se pare d’orange et de noir. Seulement, le vice-roi n’est pas toxique ! Grâce à ce subterfuge, les couleurs du monarque lui permettent d’être, lui aussi, évité par les oiseaux. Ce type de mimétisme est appelé « mimétisme batésien ». On retrouve également cette forme de mimétisme chez de nombreux serpents inoffensifs qui prennent les serpents corail pour modèles.

Un autre cas de figure se profile quand plusieurs espèces toxiques se ressemblent à s’y méprendre. Ainsi, toutes ces espèces augmentent leurs chances de survie si le prédateur a appris à éviter le patron de couleur concerné. Il aura suffi à celui-ci d’avoir eu une seule mauvaise expérience avec une seule de ces espèces pour que toutes soient protégées. On parle alors de « mimétisme mullérien ». Parmi les cas les mieux étudiés, on retrouve les papillons du genre Heliconius présents en Amérique centrale et en Amérique du Sud. Ces papillons toxiques ont des colorations très variables, et ce, même au sein d’une seule espèce. Fait surprenant, deux espèces différentes capturées au même endroit peuvent paraître plus proches que des spécimens de leur espèce respective capturés dans des régions éloignées. C’est cette similarité régionale qui engendre la protection liée à ce type de mimétisme.

Heliconius

Les papillons du genre Heliconius et d’autres genres apparentés sont un excellent exemple de mimétisme mullérien. Parc Naturel Métropolitain, République du Panamá (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

De nombreux chercheurs sont en ce moment au travail afin d’éclaircir les mystères qui entourent encore l’aposématisme. Certains utilisent le dernier cri en matière d’analyse génétique, alors que d’autres continuent la longue tradition de tests comportementaux sur le sujet. Après plus de 100 ans de recherche sur ce processus, somme toute assez simple, il reste encore tant à découvrir et le domaine de l’entomologie reste sans limite.

Are we there yet? No, but you can almost see Oklahoma from here (by Jim Fyles)

Je me remémore avec plaisir ce cours d’Écologie désertique. Une des plus belles expériences de ma vie. Imaginez, trois semaines de camping dans le désert, avec certains des meilleurs professeurs de McGill. Les étudiants de la version 2015 alimenteront ce blog tout au long des prochaines trois semaines.

McGill Desert Ecology 2015

Jim Fyles and Ian Ritchie are already on the road, heading southwest, towing a trailer full of camping and cooking gear, the field library, and the miscellaneous equipment of field science. This is a post from the road by Jim Fyles.

5:47 am.

The trip has started.

The tires make a quiet crunching sound in the gravel at the end of the dark driveway. By the time we are ready to meet the class in Phoenix, those tires will have turned over 1.5 million rotations. We hope that they are up for it.

A perky voice with an English accent pipes up from the dashboard “Keep left on I271 Expressway Lane, continue 3.4 miles then turn right onto I271 South.” Our route finding is in good hands.

The sky In the rear-view mirror comes alive in pink and gold as we thread Cornwall in a sea of trucks. Geese and…

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De l’Institut de Recherches tropicales Smithsonian (STRI)

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*Cet article fut aussi publié sur le blog McGill-NEO, et sur le blog IGERT-NEO

 Quand j’évoque avec des amis mes recherches au Smithsonian, tous pensent automatiquement que je travaille à Washington. Plusieurs étudiants et moi-même sommes présentement en plein cours de biologie tropicale au Smithsonian… au Panamá, pas au bord du Potomac. Mettons donc les choses au clair, avec une revue (c.-à-d. un publi-reportage) de l’Institut de Recherches tropicales Smithsonian (STRI), l’un des centres mondiaux les plus importants en sciences tropicales.

Le STRI est avant tout une communauté de chercheurs et de chercheuses intéressés par les tropiques. Il fait partie du réseau de l’Institut Smithsonian, le système de musées publics américain, et comprend 40 scientifiques permanents, 400 employés de soutient et plus de 1 400 scientifiques associés et étudiants. Avec mes collègues de la University of Illinois at Urbana-Champaign, de l’Instituto de Investigaciones Científicas y Servicios de Alta Tecnología (INDICASAT) et du programme NEO de l’Université McGill, nous faisons partie de cette communauté.

Ensemble, nous tentons de comprendre les tropiques, dans toute leur complexité, en liant nos différentes spécialités. Selon le Scientifique émérite du STRI, Egbert Leigh Jr., la plupart des recherches du STRI tournent autour de 12 grands sujets. D’abord, nous cherchons à comparer deux océans, l’Atlantique et le Pacifique, et à comprendre comment ils ont pu devenir si différents. Nous cherchons à obtenir autant de données que possible sur le passé récent, dans le but de comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans les sphères naturelles et humaines. Nous essayons de comprendre le passé ancien à travers l’archéologie, et tentons de comprendre comment notre monde est devenu ce qu’il est. Nous voulons comprendre comment des individus peuvent diverger dans une même espèce pour créer de nouvelles espèces. Nous élucidons les mystères du mutualisme, ou pourquoi certaines espèces collaborent l’une avec l’autre alors que d’autres préfèrent tricher. Nous décrivons les comportements sociaux des animaux, mais aussi des humains, dans le contexte de l’Amérique centrale. Nous tentons de comprendre ce que la sélection naturelle favorise, et pourquoi certains caractères sont transmis à la prochaine génération alors que d’autres ne le sont pas. Nous voulons mesurer les mécanismes qui contrôlent la taille des populations et les interactions régissant les chaînes alimentaires. Nous étudions les méthodes utilisées par différentes espèces (humains inclus) pour survivre à des conditions extrêmes (lumière, ombre, sécheresse, inondations, sols pauvres, etc.). Nous cherchons à comprendre pourquoi tant d’espèces sont capables de coexister au même endroit (900 espèces d’oiseaux au Panamá et près de 300 espèces d’arbres dans 50 hectares de forêt). Nous voulons ardemment répondre à une question en apparence simple… pourquoi tant d’espèces d’arbres tropicaux (et pourquoi si terribles à identifier) ? Finalement, nous voulons peindre un portrait global des systèmes tropicaux en décrivant les interactions qui font et défont ces systèmes.

Assez de questions, des réponses s’imposent ! La bonne science se base sur de bonnes infrastructures. Heureusement pour nous, le STRI peut difficilement être égalé. Nous avons accès à 13 centres de recherche à travers l’Isthme du Panamá et en voici une courte description.

STRI PlatformCarte de tous les centres de recherche de l’Institut au Panamá (Droits d’auteur : STRI, http://stri.si.edu/reu/english/why_panama.php).

1) Centre de conférences, bibliothèque et laboratoires Earl S. Tupper

Ce groupe de bâtiments inclus la plupart des bureaux administratifs, des laboratoires équipés pour une foule de types de recherche, un herbier, une collection d’insectes et une bibliothèque contenant plus de 69 000 ouvrages traitant des sciences tropicales. La section des livres rares et anciens vous fera monter les larmes aux yeux… si bien sur vous aimez mettre la main sur des gravures de naturalistes du 17e au 19e siècle.

LIBRARYLa bibliothèque Earl S. Tupper contient plus de 69 000 ouvrages reliés aux sciences tropicales (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

2) Centre pour la paléoécologie et l’archéologie tropicale (CTPA)

Les fossiles vous laissent de marbre ? Vous pouvez changer cette fâcheuse attitude en passant ici. Le centre accueille des géologues, des géographes et des archéologues qui dévoilent le passé ancien. De la découverte d’une espèce de serpent géante (et heureusement éteinte), à la compréhension des forces qui ont fait des Amériques du Nord et du Sud une seule masse continentale il y a 3 millions d’années, le centre vous en mettra plein la vue. Les scientifiques du CTPA se servent présentement du projet d’expansion du Canal pour fouiller plus avant dans le passé du Panamá.

3) Laboratoires de l’Île NAOS

Située à l’entrée Pacifique du Canal, ce centre de recherche inclus un laboratoire d’analyse moléculaire et génétique à la fine pointe de la technologie. Il y a aussi tout le nécessaire pour maintenir en vie des animaux marins afin de les étudier. Les scientifiques hébergés ici étudient l’océanographie du Pacifique et la paléontologie.

4) Laboratoire marin Galeta Point

L’équivalent caribéen de NAOS, cette infrastructure est située à l’entrée du canal sur la côte Atlantique. Ce centre est surtout connu pour ses recherches sur les impacts des déversements pétroliers et sur les mangroves.

BOCASUne vue d’un des nombreux récifs de coraux près de Bocas del Toro (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

5) Station de recherche de Bocas del Toro

Située dans l’archipel de Bocas del Toro, ce centre accueille des scientifiques qui étudient les récifs de coraux, les lagons et la forêt tropicale côtière. Situé sur la côte Caraïbe, la station est au cœur d’un cocktail culturel joignant l’Asie, l’Afrique et les Amériques. Ce centre est au cœur de l’étude de la sociabilité humaine.

6) Île Rancheria

Située en pleine mer, cette station trône au milieu de la plus grande concentration de récifs coralliens de l’Est du Pacifique. C’est l’équivalent Pacifique de Bocas del Toro.

7) Centre de la nature Punta Culebra

Située sur une île du Pacifique, ce centre porte surtout sur la vulgarisation scientifique. L’équipe y essaie de développer de nouvelles approches afin de mieux transmettre nos connaissances à la génération montante.

FORTUNA1La Réserve forestière Fortuna permet aux scientifiques d’étudier un écosystème unique… la forêt de nuage (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

8) Station de terrain Fortuna

La Réserve forestière Fortuna s’élève à 1 200 mètres d’altitude et permet aux scientifiques qui l’utilisent d’étudier un écosystème tropical particulièrement intéressant, la forêt de nuages. Le soleil s’y fait rare et il y fait constamment humide. Certaines parties de la réserve reçoivent jusqu’à 12 mètres de précipitation par an (et connaissent moins de 30 jours sans pluie par année).

FORTUNA2Une nuit sans nuages est un événement rare à Fortuna, il y a moins de 30 jours sans pluie par année (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

9) Agua Salud

Ce projet situé dans le bassin hydrographique du Canal de Panamá couvre 300 000 hectares. Les scientifiques qui y participent tentent de trouver les meilleures stratégies de reforestation. Ils mesurent comment différentes techniques et espèces peuvent stocker du carbone, contrôler les inondations ou encore améliorer la fertilité des sols… le tout sans bannir l’agriculture. Bref, ces gens cherchent à trouver un usage optimal du territoire en région tropicale.

10) Systèmes d’accès à la canopée

Au STRI, tout le monde est brillant, mais certains le sont particulièrement. Deux grues de construction furent installées de façon permanente en pleine forêt tropicale sur les côtes Caribéenne et Pacifique afin de permettre aux scientifiques d’accéder à la canopée des arbres. Vous voulez savoir comment nous avons pu nous approcher autant d’une maman paresseux et de son bébé pour les articles de Scott, Librada et Flor ? Ouais, nous étions dans une grue.

11) Campus Gamboa

Nous y voici, ce campus a été notre quartier général tout au long de ce cours de biologie tropicale. Le Campus Gamboa est situé en plein centre du Canal de Panamá, on y trouve une foule de laboratoires. Aussi, plusieurs recherches pointues s’y déroulent. Il y a un système de « pods » pour cultiver des plantes à différentes températures et sous différentes conditions atmosphériques afin de prédire les impacts des changements climatiques sur la flore tropicale. On y trouve aussi des volières habitées par des chauves-souris et où leur comportement est finement étudié. Et il y a la route de l’oléoduc, un lieu bien connu de toute personne s’intéressant aux oiseaux (voir l’article d’Élise sur le blog IGERT-NEO).

BATDe toutes les activités que nous avons fait à Gamboa, la capture de chauve-souris était définitivement l’une des plus intéressantes (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

12) Monument naturel Barro Colorado (BCI)

Le joyau de la couronne ! Barro Colorado est une île, entourée par quatre péninsules, toutes protégées par le gouvernement du Panamá et par l’Institut Smithsonian. La seule activité autorisée est la recherche scientifique. Avec ses 5 400 hectares, c’est la plus ancienne infrastructure du STRI occupée pour la première fois en 1924. L’île elle-même ne peut subir de modifications. On peut observer, mesurer, mais on ne peut rien y changer. Quand à elles, les péninsules sont utilisées pour des expériences, comme dans… qu’est-ce qui se passe si on tue toutes les lianes dans une forêt ? Est-ce que les arbres poussent mieux ? Où encore, que se passe-t-il si on change les concentrations de nutriments à un endroit en déversant des tonnes de fertilisants ?

BCIUne vue des bâtiments principaux sur l’île BCI (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

13) Centre pour la Science forestière tropicale (CTFS)

Située sur l’île de BCI et fondée en 1980, cette parcelle de 50 hectares de forêt nous a fournit la meilleure base de données jamais collectée en biologie tropicale. Chaque arbre dont le tronc dépasse 1 cm (il y en a environ 200 000) a été identifié à l’espèce, mesuré et recensé tous les 5 ans. La même chose va pour les lianes et plusieurs groupes d’arbustes. Nous avons aussi des analyses de sol précises partout sur la parcelle. Nous avons les inventaires des mammifères, des oiseaux et des insectes. Plusieurs mammifères et oiseaux ont même des colliers émetteurs qui nous permettent de suivre leurs déplacements en temps réel à travers la forêt. En gros, on peut avoir beaucoup de plaisir avec beaucoup (trop ?) de données. Non seulement la base de données est géniale, elle a fait des petits. Il existe maintenant des parcelles du CTFS un peut partout à travers les Amériques, l’Afrique, l’Asie, l’Europe et l’Océanie. Les équipes locales y recueillent les mêmes données, de la même manière, en utilisant les mêmes protocoles. De cette façon, nous pouvons comparer des forêts à travers l’espace et le temps, précisément, individu par individu, partout dans le monde. Imaginez juste toutes les questions que vous pourriez explorer avec de telles données.

Et puis voilà ! C’était un petit tour d’horizon de ce que nous faisons et d’où nous le faisons. Le STRI est une communauté de biologistes, d’archéologues, de géographes, d’anthropologues et de spécialistes d’autres domaines qui tentent de répondre à une grande question. Qu’est ce qui fait tourner les tropiques ? Et si vous ressentez une pointe de jalousie, lâchez ça. Vous serez toujours les bienvenus si vous voulez vous joindre à l’aventure.

Me revoici au Panamá, le blogue reprend vie

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Après une longue hibernation, ce blogue reprend vie. Vous vous demandez pourquoi j’avais cessé d’y contribuer ? J’avais simplement trop de pain sur la planche. Le mois d’août est passé trop vite, alors que j’essayais de tout terminer avant de quitter le Panamá. L’automne fut tout aussi occupé. J’avais bien sur mon projet de recherche. J’ai aussi occupé pour la première fois un poste d’auxiliaire d’enseignement. Il me fait plaisir de vous signaler que mon premier groupe d’étudiants était… génial. Nous nous sommes amusés comme des petits fous tout en explorant les grands enjeux planétaires tel le changement climatique. Vous me connaissez, j’ai aussi passé trop de temps à m’impliquer dans des organisations et comités. Mais me revoici au Panamá, je me ferai donc un plaisir de vous gaver d’articles ridiculement longs.

 Aube sur le CanalLe soleil se lève sur le Canal de Panamá, alors que nous embarquons pour l’Île Barro Colorado, une réserve naturelle gérée par l’Institut Smithsonian (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

 Depuis le début de la semaine, je participe à un cours de biologie tropicale avec d’autres étudiantes et étudiants de deuxième et troisième cycle. Nous étudions à la University of Illinois, à l’Instituto de investigaciones científicas y servicios de alta tecnología (INDICASAT) et à l’Université McGill. Au cours du mois de Janvier, nous allons voyager à travers le Panamá pour explorer ses écosystèmes tropicaux. Je vous en donnerai des nouvelles. Et bien sur, il y aura des nouvelles de mon projet de recherche, mais après le cours. D’ici là, je vais mettre à jour ma liste de vertébrés, car beaucoup de nouveaux animaux ont croisé ma route.

Le meilleur carburant du monde : LE CAFÉ !!!

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Je sais, j’ai dépassé les bornes, cet article est beaucoup trop long. Mais si vous buvez du café, vous allez adorer quand même. Je vais exposer toutes les étapes qui permettent de vous offrir une bonne tasse de bonheur caféiné. Je vais aussi parler de la caféine et de ses effets. Alors servez-vous une tasse, on décolle.

Le café a une grande importance culturelle, économique et historique. Les Arabes furent les premiers à produire du café à une échelle commerciale après sont introduction dans la ville arabe de Mocha. Encore aujourd’hui, ils préparent selon moi l’un des meilleurs cafés. En Europe, plusieurs historiens ont défendu l’idée que la période des Lumières et toutes les révolutions scientifiques, sociales et politiques qui ont suivi ont été possibles, entre autres, grâce à l’arrivée du café. En effet, il est difficile de planifier une révolution ou de rêver de démocratie quand vous êtes imbibé de bière, de vin ou d’alcool fort. En général, vous avez plutôt envie de frapper votre voisin ou de rire grassement après une très mauvaise blague. Un groupe de personnes discutant autour d’un café a beaucoup plus de chance de développer des idées nouvelles comme la Théorie de l’Évolution, ou de proposer que les gouvernements reçoivent leur mandat du peuple. De nos jours, le café reste un élément important de la vie des étudiants et des scientifiques (et de toute personne vaguement productive). Vous n’arriverez jamais à écrire durant toute une nuit blanche, puis à assister à un cours universitaire le lendemain sans caféine. Le café, c’est GÉNIAL ! D’accord, le thé aussi c’est génial et il est aussi consommé par une énorme proportion de la population humaine. Bien, je suis au Panamá et les Panaméens cultivent le café. Le café est donc mon sujet du jour.

Débutons avec quelques chiffres. Quel pays produit le plus de café ? C’est le Brésil, avec 1,55 milliards de kilos chaque année. Le Vietnam et la Colombie suivent. Qui boit le plus de café ? Vous pensez sûrement aux Italiens. Ce seraient plutôt les habitants de la Finlande (12,0 kg par personne par année), de Norvège (9,9), d’Islande (9,0), du Danemark (8,7), des Pays-Bas (8,4), de Suède (8,2), de Suisse (7,9), de Belgique (6,8) et du Canada (6,5). Avez-vous remarqué ? Dans la plupart de ces pays, on se les gèle ! Le Panamá est le 37e producteur mondial avec seulement 6 millions de kilos par année. Même si la production est petite, le café panaméen est considéré comme l’un des meilleurs du monde. Les Panaméens ne sont pas de grands caféinomanes, ils consomment seulement 1,2 kg par année. Si vous pensez encore en unités impériales (tiens, des hommes des cavernes parmi nous), multipliez tous ces chiffres par 2,2 et vous obtiendrez des livres.

CARTE PANAMA

Carte du Panamá montrant la localisation du Volcan Barú. Le village de Volcán est situé du côté Ouest du volcan, alors que le village de Boquete se trouve du côté Est (Droits d’auteur : 2014, Google).

La fin de semaine dernière, je suis parti avec des amis visiter la Province de Chiriquí, près de la frontière occidentale du Panamá. Cette province abrite le dernier volcan actif du Panamá, le Volcan Barú, ainsi que la quasi-totalité des producteurs de café du pays. La dernière éruption importante du volcan remonte à 500 après J.-C. bien qu’une petite éruption ait eu lieu en 1550 de notre ère. Grâce aux dépôts volcaniques, les vallées entourant le volcan sont extrêmement fertiles. Ces vallées sont aussi situées en altitude. Le volcan lui-même atteint 3 475 mètres, c’est le point le plus haut du Panamá et on peut voir l’Océan Pacifique et l’Océan Atlantique depuis son sommet (quand il n’y a pas de nuages). Les villages avoisinants de Volcán et de Boquete sont situés respectivement à 1 400 et 1 200 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le climat de ces deux villages est confortable toute l’année avec des températures d’après-midi atteignant 26°C et une moyenne la nuit de 15°C. Quand on considère que le reste du Panamá est suffocant, il n’est pas surprenant d’apprendre que c’est là qu’une bonne part des Panaméens les plus riches et des expatriés y ont leur maison de vacance. Bien que le caféier soit un arbuste tropical, il préfère en fait le temps frais et les sols très fertiles. Le Chiriquí est donc parfait pour la culture du café.

VOLCÁN BARÚ

Au pied de la montagne la plus haute du Panamá, le Volcan Barú (3 475 mètres), photographié depuis le village de Volcán. La randonnée prend une bonne journée, nous n’avons donc pas tenté le coup. Ce sera pour la prochaine fois (Photo : Geneva Nam).

BOQUETE BARU

Le Volcan Barú se cache dans les nuages. On voit à l’avant-plan les toits du charmant village de Boquete (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Pour explorer le mode de production du café, nous avons visité les plantations et installations de la Casa Ruiz, une entreprise familiale possédée par la famille Ruiz depuis 1920. Reconnue comme une des meilleures caféières du Panamá, plusieurs de ses cafés (Ruiz cultive 11 plantations autour de Boquete et les récoltes ne sont pas mélangées) ont gagné des prix internationaux et peuvent être achetés dans les boutiques spécialisées huppées d’Europe, d’Asie et d’Amérique du Nord. Ruiz ne vend pas de café dans ces pays à un prix donné, leurs cafés sont mis aux enchères. Oui, les cafés Ruiz sont bons à ce point, et croyez-moi sur parole, ils sont VRAIMENT TRÈS BONS ! La grande majorité des pays producteurs de café centralisent leurs récoltes dans une grande entreprise ou coopérative. C’est le cas en Colombie et au Costa-Rica. Au Panamá, chaque producteur, quelle que soit sa taille, commercialise son café séparément. Alors c’est un peu comme le vin français. Chaque parcelle produira un ensemble de saveurs distincts, et certaines de ces parcelles sont de pures merveilles. Le Panamá ne produit pas l’un des meilleurs cafés du monde pour une quelconque raison biologique ou géographique. Leur café est simplement mis en marché différemment, et quand on tombe sur une parcelle d’exception au Panamá, ses grains ne seront pas mélangés avec des grains de qualité moindre.

CASA RUIZ

Le siège social de Casa Ruiz, une entreprise familiale fondée en 1920 (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Le café nous vient d’Éthiopie. Deux espèces d’arbustes tropicaux représentent le gros de la production, Coffea arabica (appelé sur le marché Arabica) et Coffea canephora (appelé Robusta). D’autres espèces de Coffea spp. sont aussi cultivées, mais on parle ici de production très faible. Le Robusta est appelé « robuste » parce que la plante est plus résistante à la chaleur, aux maladies et aux conditions difficiles, il ne produit pas un café plus fort. C’est avec le Robusta qu’on produit le café instantané. L’Arabica donne le meilleur café, mais la plante est plus fragile et plus difficile à cultiver. Au Panamá, on produit exclusivement de l’Arabica parce que les sols et le climat du Chiriquí sont tout simplement parfaits. Dès que l’arbuste atteint l’âge de cinq ans, il commence à produire de petites fleurs blanches qui, après l’intervention d’insectes pollinisateurs, deviendront de petits fruits rouges. Un caféier continu de produire pendant plus d’un siècle, et la qualité du café tend à s’améliorer avec le temps. Les premières parcelles de la Casa Ruiz ont été plantées en 1920. Chaque baie (appelée cerise) contient deux graines, bien qu’il n’y en ait parfois qu’une qui aura alors une forme arrondie. Chaque graine est une source de bonheur cafféiné. Vous pouvez toujours consommer la cerise directement. Je l’ai fait, ça ressemble vaguement à un croisement entre une canneberge et un raisin sec, assez bon en fait. Chaque parcelle aura des taux d’acidité et de fertilité différents, la pluie et la température changeront avec l’altitude, l’humidité du sol dépendra de la pente et du type de sol, l’ensoleillement dépendra de l’orientation de la pente. Des 11 plantations que la Casa Ruiz cultive autour de Boquete, aucune ne partage la même altitude. Elles ont toutes un microclimat différent et sont plantées de cultivars différents d’Arabica. Chaque parcelle produit donc un café radicalement différent. Pour cette raison, et à l’exception de quelques mélanges maison, la plupart des cerises de café sont mises en marché séparément par parcelle, par cultivar, par procédé de production et par torréfaction.

PLANTATION

Une des plantations de la Casa Ruiz à Boquete (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Alors explorons le parcours du grain de café, depuis la cerise sur sa branche, jusqu’à votre estomac. Les cerises sont toujours récoltées à la main parce que chaque cerise d’une même branche murit à un moment différent, une machine devient donc inutile (d’accord, le Brésil récolte mécaniquement, mais le procédé cause beaucoup de pertes). Au Panamá, le gros du travail est effectué par les Ngöbe-Buglé, des autochtones qui quittent leur réserve durant la saison de la récolte (décembre à mars) pour travailler sur les plantations. Ne vous inquiétez pas, à la casa Ruiz, ils sont hébergés avec leurs familles dans des logements acceptables et une assurance maladie privée les couvrent, eux et leurs familles. L’âge minimal pour travailler dans les plantations est de 15 ans. Je doute franchement que toutes les entreprises soient aussi responsables, mais les cafés Ruiz sont vendus si chers qu’ils peuvent se le permettre. La Casa Ruiz a même fait construire une épicerie et un magasin général pour ses travailleurs où les prix sont panaméens (parce que Boquete est devenue ridiculement chère à cause du nombre de gens fortunés qui y vivent). Revenons aux cerises, elles ont été récoltées, elles doivent maintenant être « flottées » dans l’eau. Les cerises pourries, non mûres ou vides flottent, les bonnes cerises coulent. Les bonne cerises sont ensuite pressées pour extraire les graines. Ces graines sont fermentées pendant un ou deux jours, ce qui réduit la quantité de sucre et apporte de nouvelles saveurs. Ce qui reste de la pulpe est ensuite lavé avec une membrane supplémentaire qui enserre la graine. Les graines sont ensuite pré-séchées, puis séchées.

VERTE

ROUGE

Les cerises du caféier mûrissent toutes à un moment différent. Elles sont prêtes quand elles sont complètement rouges (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

CERISE

Chaque cerise contient deux graines qui ont chacune le potentiel de devenir un nouveau caféier (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

SECHAGE

Carlos nous explique le processus de séchage (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Ça, c’était pour le procédé humide. Il y en a d’autres. L’un d’entres eux est le procédé naturel ou procédé sec. La cerise est récoltée et séchée entière au soleil, sans fermentation. Ce procédé naturel produit un café plus sucré, souvent considéré meilleur. Par contre, sa production est plus risquée, car les cerises doivent passer quelques semaines à l’extérieur et, s’il pleut, la récolte est perdue. C’est pourquoi le café naturel a tendance à se vendre plus cher. Le café peut aussi être produit par des procédés semi-secs qui donneront un café plus sucré qu’un café classique, mais pas autant qu’un café naturel. Chez Ruiz, ces trois procédés sont utilisés pour produire différents cafés (évidemment pas vendus aux même prix).

HONEY

Le café produit par le procédé semi-sec (appelé « Honey ») garde une partie de sa pulpe jusqu’au lavage final. Geneva trouve que ça sent très bon (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

NATUREL

Le café naturel (mis en marché sous l’appellation « Cherry ») reste dans sa cerise pendant la majeure partie du processus (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

PROCÉDÉS

De droite à gauche, trois grains chacun du cultivar geisha traités par les procédés naturel, semi-sec et humide (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Enfin, nous avons des grains de café, mais il y a encore du travail à faire. Étape facultative, les grains de café peuvent être vieillis. Bien que le vieillissement ne dépasse jamais quelques mois, un café vieillit est un meilleur café. Chez Ruiz, le vieillissement dure 4 mois. Après le vieillissement, la troisième et dernière membrane protectrice doit être retirée de la gaine. Le grain de café peut aussi être poli à cette étape. Les grains sont ensuite séparé par couleur, par taille, par densité et par forme. Ces trois derniers critères sont essentiels, parce que si vous essayez de torréfier deux grains de taille différente, l’un d’entre eux va brûler, et votre tasse aura un goût terrible. Les grains de différente grosseur, forme et densité sont tous utilisés, mais il est important qu’ils soient empaquetés séparément. Une fois empaquetés, les grains sont envoyés de par le monde et torréfiés à destination. Chez Ruiz, on torréfie une partie du café sur place pour le marché local, mais la grande majorité est exportée sans torréfaction. Si vous aimez le café décaféiné, c’est juste avant la torréfaction que ce procédé est appliqué (je considère personnellement la chose comme un crime, mais c’est vous qui voyez).

TRIAGE

Bien que les grains soient triés par taille et par densité avec des machines, la forme et la couleur sont jugées à l’œil (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

ENTREPÔT

TAIWAN

JAPAN

Une vue d’un des entrepôts de la Casa Ruiz. L’une de ces boîte s’apprête à partir pour Taiwan, l’autre sera envoyée au Japon (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

La torréfaction est importante. Une torréfaction légère ou blonde (195-205°C) laissera au café un goût plus végétal, plus fruité avec une faible amertume. Une torréfaction moyenne (210-220°C) est plus équilibrée, c’est ce que la majorité des Panaméens et la moitié des Nord-Américains boivent (le fameux velouté). Une torréfaction moyennement poussée ou poussée (225-230°C) donne un café presque brûlé qui développe des arômes de fumée et une forte amertume, c’est ce que l’autre moitié des Nord-Américains (le fameux corsé) et la plupart des Français boivent. Finalement, il y a les torréfactions très poussées appelées Dark French (240°C), italienne (245°C) ou espagnole (250°C) : ces cafés sont tout simplement brûlés. Si vous aimez l’amertume et la fumée, vous serez servis, mais les autres goûts sont masqués et la notion de terroir perd tout son sens. En passant, si vous voulez boire un café plus fort, mais pas un café amer, N’ACHETEZ PAS de café plus torréfié. Mettez simplement plus de grains de café dans la même quantité d’eau. Aussi, plus la torréfaction est forte, plus la caféine est dégradée, et moins votre café vous remontera. Alors si vous pensez être plus productif en achetant du café italien, vous êtes dans le champ.

Ça y est ! Vous avez des grains de café prêts à être utilisés. Vous pouvez acheter ces grains et les moudre vous-même. La finesse de la mouture dépendra de la machine utilisée (percolateur, cafetière à filtre, expresso, cafetière à piston, etc.). Vous pouvez aussi acheter du café déjà moulu, mais… bien des entreprises mélangent de la pulpe de cerise, des feuilles et même des branches de caféier à la mouture. Des fois, des morceaux de plantes complètement différentes sont même ajoutés. Le « jus de chaussette » de certaines chaines de restauration n’est pas fade parce que la torréfaction est insuffisante, le problème c’est qu’ils ne mettent pas assez de café dans la machine, et qu’une partie de la poudre n’est même pas du café. Même une fière maison comme Casa Ruiz met les brindilles de caféier sur le marché. Ils les vendent à d’autres entreprises caféières qui les mélangent à leur mouture. Bref, si vous voulez boire du café fait de grains de café, vous devriez vraiment réfléchir à l’achat d’un moulin à café pour moudre vos grains vous-même. Il est aussi important de noter qu’une fois moulu, le café perd rapidement sa saveur dès qu’il est exposé à l’air. Vous ne devriez donc moudre que la quantité que vous utiliserez le jour même. À défaut, vous pouvez garder votre café au congélateur ce qui ralentira le processus de dégradation. Si vous achetez du café de marque Nabob, Folgers, Maxwell House ou pire encore, ne vous forcez pas trop. Une bonne part du contenu n’est pas du café de toute façon. Un bon café devrait être préparé avec de l’eau autour de 95°C.

Finalement, vous pouvez vous servir une merveilleuse tasse de café si réconfortante. Vous vous sentez prêt à travailler toute la nuit. Mais au fait, pourquoi le café réduit-il l’impression de fatigue ? C’est dû à la caféine. Et pourquoi donc le caféier, le théier et d’autres plantes produisent-elles de la caféine ? D’abord comme insecticide, la caféine paralyse et tue une grande partie des insectes qui essaient de s’attaquer à la plante. Curieusement, une faible quantité de caféine est présente dans le nectar des fleurs de ces plantes. Il a été démontré que la caféine présente dans ce nectar améliore la mémoire des abeilles et les aide à mémoriser la position de l’arbuste pour qu’elles puissent communiquer cette position au reste de la colonie (en dansant, oui les abeilles sont géniales) qui s’empressera d’aller polliniser les autres fleurs. La caféine est donc très utile à la plante.

CAFÉINE

La structure moléculaire de la caféine (Image : Wikipedia Commons).

À moins que vous ayez quelque chose à m’annoncer, vous êtes un être humain. La caféine ne vous affectera pas comme elle affecte les insectes. La caféine est un alcaloïde de la famille des méthylxantines qui stimule votre système nerveux central en inhibant les récepteurs de l’adénosine. L’adénosine est un neurotransmetteur qui inhibe l’activité des neurones. Bref, l’effet principal de la caféine est de déconnecter le système de freinage de votre cerveau. En plus de cela, la caféine modifie les concentrations ou l’action d’une foule d’hormones et de neurotransmetteurs tels que la dopamine (sentiment de récompense), l’acétylcholine (mouvements musculaires), la sérotonine (bonheur), la norépinephrine (vigilance), l’épinéphrine (réactions de fuite ou de combat face au danger), le glutamate (mémoire) et le cortisol (stress). Comme exemple plus détaillé, une forte dose de caféine réduit le GABA (acide γ-aminobutyrique), ce qui crée des symptômes d’anxiété, d’insomnie, des palpitations cardiaques et une respiration accélérée. Bref, si vous aimez la chimie, la caféine vous promet des heures de plaisir.

Plus généralement, boire du café vous rendra plus alerte et plus vigilant. Vous serez aussi plus concentré et votre coordination musculaire sera meilleure. Si vous êtes en manque de sommeil, vous serez plus performant. Des doses modérées amélioreront vos performances athlétiques dans plusieurs sports. La caféine réduit l’importance des maux de tête et est même utilisée comme médicament contre les migraines. Elle réduit aussi le risque de développer certains cancers, des maladies cardiovasculaires et le diabète de type 2. Certaines études ont montré un lien entre la consommation de caféine et l’amélioration de la mémoire à long terme, mais c’est encore un sujet de débat parmi les scientifiques. Bien sur, vous devriez éviter de consommer trop de café. Comme sa cousine la cocaïne, la caféine est toxique à forte dose. Si vous essayez d’inhaler une ligne de caféine en poudre, vous allez être très, très malade. En passant, dans les Andes, les gens mâchent des feuilles de coca et en boivent des infusions. À de telles concentrations, la cocaïne a des effets très proches de ceux du café, et n’est certainement pas dangereuse. Chez les humains, la dose létale de la caféine et de 150 à 200 mg par kilo de masse corporelle (celle de la cocaïne est le dixième de ça). Ne vous inquiétez pas buveurs de café, on parle de 80 à 100 tasses de café d’un seul coup. Mais si vous utilisez des pilules de caféine, la surdose devient une réelle possibilité (les comprimés de caféine tournent autour de 400-500 mg). L’effet secondaire le plus fréquent de l’abus de caféine est la dépendance. Vous pourriez aussi subir de l’énervement, de l’anxiété, de l’insomnie, de l’irritabilité, des maux de tête et des palpitations cardiaques. La morale de l’histoire : profitez de votre caféine, mais ne dépassez pas les bornes.

Terminé ! Vous connaissez maintenant beaucoup trop de choses sur la production du café dans le monde et au Panamá, ainsi que sur la caféine et ses effets. J’aimerais remercier Carlos qui nous a offert une visite de trois heures et demie des plantations de la Casa Ruiz et de ses installations, suivie d’une dégustation de plusieurs cafés de la compagnie. Et tout cela en étant particulièrement informatif et drôle. Si vous avez la chance de passer pas Boquete, je vous conseille sans réserve cette activité.

Que font les chercheurs ?

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Mon prochain article portera sur le meilleur carburant du monde : LE CAFÉ !!! Mais avant, je devrais peut-être expliquer ce que vient faire la géniale infusion et les autres moyens de rester éveillé (yoga, thé, bonne nuit de sommeil, quelque soit ce qui vous branche) viennent faire dans la vie d’un scientifique. Une bonne partie de notre travail est plate.

Si vous n’êtes pas vous-même scientifique (ou du moins pas encore), vous pensez peut-être que nous passons notre temps dehors à ramasser des échantillons. Vous pouvez aussi croire que nous passons notre temps à mener des expériences en laboratoire. Bien que la collecte d’échantillons soit une partie cruciale (et super chouette) du métier, on ne parle ici que de quelques semaines par an. Je suis peut-être au Panamá, mais le gros de mon temps se passe quand même dans un labo ou une bibliothèque. Pour ce qui est des expériences, préparer des échantillons à analyser prend du temps, mais une fois que la CLHP (chromatographie en phase liquide à haute performance) a été démarrée, il n’y a vraiment rien à faire pendant quelques heures. De la même façon, donner de la nourriture fraiches à mes chenilles prends un temps limité, je ne surveille pas chacune de leurs bouchées. En fait, le gros du temps d’un scientifique se passe à lire des articles, écrire des articles, se battre contre un logiciel de statistiques ou quémander de l’argent (c’est-à-dire remplir des demandes de subventions et de bourses). N’oublions pas toutes ces conférences et ces séminaires auquels il faut assister, histoire d’entendre d’autres scientifiques présenter leurs résultats, de présenter ses propres résultats sous forme d’affiches (qu’il faut bien écrire à un moment donné) et de présenter oralement ces résultats. Ces présentations orales devant être parfaites, il faut les avoir déjà présentées à son directeur (essuyer les critiques, corriger), aux membres de son laboratoire (essuyer les critiques, corriger), et à son comité de direction (devinez quoi).

Bon, je vais briser certaines illusions que vous aviez sur la science. Lire la section « méthodologie » d’un article n’est pas ce que j’appellerai une lecture palpitante. Plus souvent qu’autrement, c’est mortellement ennuyant. Malgré cela, il nous faut toute notre concentration, parce que c’est cette section qui nous dira si les conclusions de l’étude sont valides. Assez souvent, on essaie en plus de répliquer la méthodologie, et il faut alors comprendre ce qu’on lit. Maintenant, si vous pensez que lire une méthodologie est plate, essayez d’en écrire une. Bonne chance ! Encore une fois, toute notre attention doit y être, parce que c’est une des sections qui fera que notre étude sera publiée… ou rejetée. La science est un monde cruel gouverné par une règle cruelle : « Publie ou meurs » ! Pas d’article = Pas d’emploi. Pour ce qui est des statistiques, écrire un morceau de code dans R peut être particulièrement exigeant. Il y aura toujours une erreur dans le code, et il est parfois ardu de retrouver l’accolade ({) qui aurait du être un crochet ([). Eh oui, parfois on passe 2 à 3 jours pour comprendre comment calculer un seul nombre. Si vous avez déjà regardé le prix du matériel scientifique, vous savez que ce n’est pas tout à fait donné. Pour faire de la recherche, il faut une somme effarante d’argent. De plus, un scientifique doit manger et dormir sous un toit (je sais, c’est une surprise pour vous). Pour faire de la recherche, il faut beaucoup d’argent, et ça veut dire qu’il faut remplir beaucoup de demandes de subvention et de demandes de bourses. Eh oui, il faut tous ses neurones pour le faire. Finalement, il y a tous ces séminaires et ces conférences à entendre. La première présentation est toujours facile et passionnante. Mais, après 4 ou 5 heures de données et de graphiques sur des sujets complètement différents (heureusement, il y a des pauses), toute personne normale s’endormirait. Il y a une limite au nombre de valeurs-p qu’on peut encaisser.

Maintenant, si la science est si désagréable, vous devez vous demander pourquoi diable on y reste ? Serait-ce une forme de masochisme ? Non, on le fait parce que ça vaut la peine. Comment pouvez-vous savoir que vous êtes fait pour la science ? Si vous êtes une de ces personnes qui demande « Pourquoi ? » tout le temps, et que vous devenez cinglé si vous n’obtenez pas de réponse, vous êtes fait pour ça. La science peut aussi être passionnante. Il n’y a rien comme découvrir quelque chose de nouveau et savoir qu’on est la seule personne sur Terre à le savoir. Vous resterez la seule personne à le savoir jusqu’à-ce que vous publiez votre découverte. Après, 3 personnes le sauront parce qu’un article scientifique est en moyenne lu par seulement 3 personnes. Heureusement, ces trois personnes feront rarement partie de votre famille. Finalement, il y a tous ces moments passés à ramasser des échantillons ou à observer la nature. Si vous lisez le blog d’un professeur d’université ou que vous le suivez sur Twitter, vous tomberez immanquablement sur un commentaire extatique parce que le professeur en question a finalement eu 15 minutes seul avec son microscope (je salue le Prof. Terry A. Wheeler qui tient le blog du Lyman). Ou encore, vous lirez un commentaire sur les joies de passer enfin deux semaines dans l’Arctique (tiens, ça ressemble au Prof. Christopher M. Buddle dont vous pouvez lire le blog).

On se lance en recherche scientifique parce que les peines et les misères de ce travail en valent la peine. Nous aimons le monde, et nous voulons le comprendre. Ça vaut bien quelques nuits blanches à analyser des données. Là-dessus, les nuits blanches (et productives) ne viennent pas sans aide. À ce sujet, vous pourrez lire mon prochain article sur les plantations de café du Chiriquí.

Le pactole panaméen : Le Canal

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Aujourd’hui, je vous parle un peu d’histoire et d’économie. Quand on voyage au Panamá, la première chose qu’on remarque en observant la capitale, après la chaleur, c’est qu’il y a clairement de l’argent ici. Je ne dis pas que la richesse est bien redistribuée. Je n’avance pas que la pauvreté est absente (30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté). Je ne fais pas non plus l’apologie du filet de sécurité social panaméen. Mais à voir tous ces bâtiments modernes, certains étant d’ailleurs de vrais bijoux architecturaux, et tous ces chantiers de construction en ébullition, on se dit que quelque chose se trame. Une fois qu’on a vu un peu de pays, on remarque que les routes principales sont parfaitement pavées et que le réseau d’autobus de la capitale est non seulement ultramoderne, mais aussi climatisé. Il y a même un métro tout neuf qui a ouvert ce printemps, où la température est contrôlée, et où le temps d’attente est de moins de 5 minutes à toute heure du jour (oui Montréal, tu peux avoir honte). On remarque aussi le nombre astronomique de policiers (littéralement un à chaque coin de rue, même dans les petits villages de campagne), et on se demande d’où peut bien venir leur salaire. Ne cherchez plus. La source de richesse, c’est le Canal.

PANAM CITY 1

PANAM CITY 2

La Ville de Panamá a définitivement l’air d’une capitale moderne, et elle l’est. Cette ville est une plaque tournante du commerce mondial, depuis l’époque où l’or du Pérou et de l’Équateur y transitait avant de rejoindre l’Espagne, jusqu’à l’époque moderne où le Canal de Panamá est devenu une voie de passage obligée dans notre économie de marché globalisée (Photos : Nicolas Chatel-Launay).

La première mention d’un projet de canal à travers l’Isthme du Panamá date de 1534 et nous la devons à Charles Quint, Roi d’Espagne et Empereur du Saint-Empire Germanique. Les Écossais ont aussi tenté d’établir une route, terrestre cette fois, entre les Océans Pacifique et Atlantique en 1698. L’Écosse était au bord de la banqueroute après cet échec monumental et couteux, et dû se joindre au Royaume-Uni qui avait promis en échange d’effacer la dette nationale. Eh oui, le référendum d’indépendance qui se prépare en Écosse n’est que le dernier chapitre d’une histoire qui commençât avec une tentative coloniale ratée au Panamá. Le monde est petit ! En 1882, les Français venaient de construire avec succès le Canal de Suez reliant la Mer Rouge à la Mer Méditerranée en Égypte. Le concepteur du Canal de Suez, Ferdinand de Lesseps, se lança alors dans une nouvelle aventure et fonda la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama pour répéter l’exploit entre l’Atlantique et le Pacifique. Vinrent la fièvre jaune et les crues de la Rivière Chagres. Gustave Eiffel (oui, celui qui a conçut la Tour Eiffel) tenta de sauver le projet. Malgré cela, en 1889, la compagnie fit faillite et le canal inachevé fut abandonné.

FRENCH MONUMENT

FRENCH AMBASSY

Afin d’honorer les efforts de la France dans la construction du Canal et pour marquer l’amitié entre la République Française et la République du Panamá, le gouvernement panaméen construisit ce majestueux monument, en face de l’Ambassade de France, sur la Plaza de Francia. Sur la photo inférieure on reconnaît le bâtiment principal de l’Ambassade de France (Photos : Nicolas Chatel-Launay).

En 1903, le gouvernement de Colombie (le Panamá était à l’époque une province colombienne) et le gouvernement des États-Unis d’Amérique s’entendirent au sujet d’un nouveau projet de canal. Le Sénat de Colombie refusa de ratifier l’accord. Parce que le canal était vu comme un intérêt stratégique américain, le président Roosevelt dépêcha sa marine pour aider les révolutionnaires panaméens à combattre la Colombie. Le 3 novembre 1903, le Panamá déclarait son indépendance. Ce ne sera pas la dernière fois que les États-Unis mettront leur nez dans les affaires panaméennes. En déclarant son indépendance, la nouvelle république donna aux États-Unis la Zone du Canal de Panamá. La Zone du Canal était un territoire non-incorporé et organisé des États-Unis (exactement comme le sont aujourd’hui Porto Rico et les Îles Vierges américaines) qui s’étendait sur une distance de 5 miles (8 km) de chaque côté du Canal et qui était défendu par l’armée américaine. Sous juridiction américaine, le Canal ouvrira finalement ses portes le 15 août 1914, il y a presque exactement 100 ans.

MUSEO

Pour les passionnés d’histoire, l’Autoridad del Canal de Panamá a créé un musée d’histoire très intéressant dans Casco Viejo. Le musée documente l’histoire du Panamá et de son canal depuis la première expédition à travers l’Isthme menée par Vasco Nuñez de Balboa en 1513 jusqu’à la période moderne (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Je vous ferai grâce de la longue liste de traités, de conflits politiques et de manifestations qui ont émaillés l’histoire du Canal depuis son ouverture. Vous n’avez qu’à comprendre que, jusqu’en 1979, la Zone du Canal était un territoire américain, où les résidents étaient citoyens américains, où les tribunaux appliquaient les lois américaines et où tous les magasins et toutes les maisons appartenaient à la Zone du Canal, qui fonctionnait comme une compagnie toute-puissante dont le président était aussi Gouverneur de la Zone du Canal. Un peu hors-sujet, mais John McCain, qui s’est présenté contre Obama aux élections américaines de 2008, est né en 1936 comme citoyen américain… dans la Zone du Canal de Panamá. Comme il faut être né aux États-Unis pour prétendre être président, le cas fut porté devant les tribunaux et le Sénat américain a finalement tranché en décrétant McCain un « Naturally Born U.S. Citizen ». Le Smithsonian Tropical Research Institute (STRI) où je travaille, ainsi que mon appartement, sont tous les deux situés à Ancón, une ancienne ville de la Zone du Canal qui était un territoire américain à l’époque de la fondation du STRI. En 1979, le traité Torrijos-Carter entra en application. La Zone du Canal devint progressivement, et pour la première fois, panaméenne (vous vous souvenez, c’était un territoire colombien avant de devenir américain). Il est utile de noter que le Général Omar Torrijos avait prit le pouvoir à la suite d’un coup d’état. Même après la signature du traité, le Canal était encore géré par une commission conjointe et les États-Unis se réservaient le droit d’intervenir si le passage neutre des navires était mis en péril. En décembre 1989, le Président américain George H. W. Bush utilisa cette option et les troupes américaines envahirent le Panamá lors de l’Opération « Just Cause ». Les Américains démirent le dictateur du moment, le Général Manuel Noriega, et ne quittèrent le Panamá qu’après l’assermentation du Président élu Guillermo Endara en janvier 1990. La République du Panamá est depuis ce jour une démocratie, bien que la liberté de presse n’y soit pas totale. Considérant le nombre de dictateurs issus de l’armée, il fut décidé d’abolir l’armée du Panamá en 1994. C’est pourquoi on voit maintenant se promener des policiers en tenue militaire arborant des armes de calibre tout aussi militaire. Au Panamá, la police joue le rôle de l’armée. On ne niaise pas avec les policiers ici. Pour finir le survol historique, le 1er janvier 2000, la Commission du Canal de Panamá remis tous ses pouvoirs au gouvernement du Panamá. Pour la première fois, et ce fut une belle façon de fêter le nouveau millénaire, le drapeau de la République du Panamá pouvait flotter fièrement devant l’ancien bâtiment de l’Administration de la Zone du Canal. Le Canal est aujourd’hui administré, en toute souveraineté, par l’Autoridad del Canal de Panamá et protégé par la Policia Nacional, deux organismes d’État.

AUTORIDAD

Le siège social de l’Autoridad del Canal de Panamá (anciennement l’édifice de l’Administration de la Zone du Canal) sur les flancs du Mont Ancón. Avant l’an 2000, le drapeau des États-Unis d’Amérique flottait au sommet du mât (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

MIRAFLORES

Une vue des Écluses de Miraflores, la première série d’écluses traversée lorsqu’un navire vient du Pacifique, la dernière en venant dans l’autre direction (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Miraflores 2

Les Écluses de Miraflores sont une attraction touristique des plus populaires. On y trouve un musée et on peut observer le passage des navires depuis les étages supérieurs (Photo: Nicolas Chatel-Launay).

Pour traverser le Canal, les navires doivent s’acquitter d’un droit de passage qui est calculé en fonction de la taille du navire et de sa cargaison. Les navires de plaisance sont également les bienvenus. Le droit de passage est alors calculé selon la taille du navire et le nombre de passagers qu’il peut transporter. Le droit de passage le plus bas jamais payé était de 36 cents et l’a été par l’Américain Richard Halliburton lors de sa traversée du Canal… à la nage en 1928. Oui, même les humains en maillot doivent payer. Le droit de passage le plus élevé fut de 375 600$ lors du passage du navire de plaisance Norwegian Pearl. Pour des raisons évidentes, les bateaux enregistrés au Panamá bénéficient d’un rabais sur la traversée. À cause de cela, bien des compagnies étrangères font immatriculer leurs bateaux au Panamá. Ça s’appelle un pavillon de complaisance. Alors si vous voyez un navire arborant le drapeau panaméen dans le Port de Montréal, il n’appartient probablement pas à une compagnie panaméenne. Si vous passez par le port cette fin de semaine, le MSC Sandra, un navire panaméen qui est réellement britannique, mouille justement à Montréal jusqu’à dimanche matin (27 juillet).

METIS LEADER

Lors de ma visite aux Écluses de Miraflores, le Metis Leader, un navire transportant des voitures d’une capacité de 7 000 véhicules et qui appartient à NYK Line, traversait le Canal en direction du Pacifique pour rejoindre son port d’attache au Japon. Bien que ce navire soit réellement japonais, il est enregistré au Panamá et arbore un pavillon de complaisance panaméen. Portez attention aux mules (les petites locomotives électriques) qui tirent le navire dans les écluses pour éviter qu’il n’entre en contact avec les parois. La distance séparant chaque mur du navire est de moins de 60 cm. C’est ce que j’appelle de la précision (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

La majorité du Canal de Panamá est en fait un immense lac artificiel, le Lac Gatún. Au centre du lac se dresse l’Île Barro Colorado, une île possédée par le STRI et qui héberge une des plus grandes expériences scientifiques du monde, le plus vieux site d’échantillonnage du CTFS (Center for Tropical Forest Science). Imaginez une étendue de forêt mesurant 50 ha où chaque arbre, arbuste ou liane dont le tronc fait plus d’1 cm de diamètre a été identifié à l’espèce, mesuré, situé géographiquement, et mesuré de nouveau tous les 5 ans depuis près de 100 ans (depuis 1923 pour être exact). Ajoutez à cela un siècle de données météorologiques, de données de production de fleurs et de fruits et de plusieurs autres types de mesures sur chacune des espèces. Si vous ne savez pas ce que 50 ha représentent, imaginez 80 terrains de football (Bravo l’Allemagne!). C’est la meilleure source de données existante pour comprendre la dynamique des forêts tropicales. J’en reparlerai dans un article sur le STRI et ses activités au Panamá. Revenons au Lac Gatún. Les navires y circulent à 26 mètres au-dessus du niveau de la mer. Du côté Atlantique, les Écluses de Gatún élèvent les bateaux à 26 mètres. Du côté Pacifique, les Écluses de Pedro Miguel abaisses les navires jusqu’au Lac Miraflores, après quoi les Écluses de Miraflores abaissent à leur tour les bateaux jusqu’au niveau de l’Océan Pacifique. Pour faire fonctionner ces écluses et maintenir le niveau du Lac Gatún, il faut des quantités astronomiques d’eau douce. La majorité de cette eau provient de la Rivière Chagres et du Lac Alajuela. Tous deux sont alimentés en eau par une des aires protégées les plus grandes du Panamá, le Parc National Chagres. C’est au bord du Lac Alajuela que vivent mes papillons et, bizarrement, leur habitat est protégé pour assurer le bon fonctionnement du Canal. C’est un des rares cas où les impératifs économiques peuvent contribuer à protéger des espaces naturels qui auraient été ravagés sans cela. Si on coupe les forêts de Chagres, il y aura moins d’eau dans le bassin versant et le Canal sera alors en danger. En plus du Parc Chagres, la rive Est du Canal est une longue succession de parcs nationaux et de parcs naturels interconnectés. Un endroit fascinant pour étudier la biologie.

Panama_Canal_Map_FR

Carte du Canal de Panamá (Droits d’auteur : « Panama Canal Map FR » par Thoroe — Travail personnelMap created using:Generic Mapping Tools (GMT) with SRTM3 V2 dataOpenStreetMap dataFile:CanalZone.gifFile:Panama Canal Rough Diagram.pngProposal for the expansion of the Panama CanalPanama Canal Profile Map. Sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 via Wikimedia Commons – http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Panama_Canal_Map_FR.png#mediaviewer/Fichier:Panama_Canal_Map_FR.png).

Le Canal de Panamá est aujourd’hui un ouvrage vital pour l’économie du Panamá. C’est un des plus grands secteurs d’emploi du pays. Tous les revenus du Canal vont directement au gouvernement, d’où le nouveau métro de la capitale à 1,0 milliard de dollars. Dans les prochaines années, le Canal deviendra encore plus profitable avec l’ouverture de nouvelles écluses plus grandes de chaque côté du Lac Gatún, qui pourront accueillir des navires encore plus gros. Mais ça, c’est si les problèmes environnementaux comme les changements climatiques et la déforestation n’affectent pas les réserves d’eau qui rendent tout cela possible. La République devrait vraiment améliorer ses politiques environnementales si elle veut conserver son bon vieux pactole.

PUENTE DE LAS AMERICAS

Le Pont des Amériques marque l’entrée du Canal de Panamá sur la Côte Pacifique (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

FEMALE FRIGATA

MALE FRIGATA

Et pourquoi ne pas finir avec des oiseaux ? Le Canal abrite de nombreux oiseaux marins. Le plus impressionnant et le plus commun est sans aucun doute la frégate superbe (Fregata magnificens). C’est l’un des plus grands oiseaux du Panamá, son corps mesure 1 mètre de long et ses ailes atteignent une envergure de 2,15 mètres. L’image du haut montre une femelle alors que le mâle se trouve en-dessous (Photos : Nicolas Chatel-Launay).

Bestiaire du Panamá partie I : Les oiseaux

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Si vous aimez les animaux, cette série d’articles est pour vous. Après 43 jours au Panamá, il est temps de vous faire découvrir une partie de la faune que j’ai eu la chance de rencontrer. Je commence aujourd’hui avec les oiseaux, juste pour les amoureux de la volaille parmi vous. D’autres groupes d’animaux suivront. Préparez-vous à de la lecture et à beaucoup de photos. Si vous voulez voir plus de photos, c’est à ça que mon compte flickr sert. Amusez-vous. La plupart des oiseaux présentés ici ont été observés au Parc national Chagres, au Parc naturel métropolitain ou en pleine ville de Panamá. Bien entendu, ce ne sont là que les oiseaux que j’ai réussi à photographier et qui sont assez bonnes pour être publiées. Vous essaierez de prendre de belles photos quand votre appareil se couvre de buée toutes les 5 minutes.

Mais avant de vous gaver de photos, une introduction s’impose. Les oiseaux sont extrêmement abondants au Panamá. De tous les vertébrés, ce sont de très loin ceux que le touriste moyen verra le plus. Le Panamá est un lien naturel entre l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord. Certains des oiseaux qui y résident à l’année sont donc originaires de l’Amazonie, le Panamá n’étant que le point le plus nordique de leur aire de répartition. À l’inverse, plusieurs oiseaux du Nord s’aventurent jusqu’au Panamá sans nécessairement entrer en Colombie. Le Panamá est donc habité d’espèces du Nord comme du Sud. La diversité des oiseaux ici peut aussi être expliquée par la diversité des habitats dans ce pays. Bien que le pays soit petit, ses côtes Atlantique et Pacifique n’ont pas le même climat. La côte Pacifique subit une saison sèche marquée et prolongée, suivie d’une saison des pluies particulièrement humide. De ce côté-ci de nombreux arbres perdent même leurs feuilles quand la saison sèche se pointe le bout du nez. Du côté Atlantique, il y a bien une saison sèche, mais définitivement moins sèche et moins longue que du côté Pacifique. De ce côté-là, peu d’arbres perdent leurs feuilles. Dans les deux cas, il s’agit de forêts de feuillus humides tropicales (plus précisément de forêts ombrophiles de basse altitude). Au centre du pays, on retrouve des chaînes de montagnes, où les habitats changent avec l’altitude, et où les forêts sont surtout des forêts ombrophiles montagnardes et des forêts ombrophiles de brouillard. Il ne faudrait pas oublier que le pays est bordé par deux océans. Le Panamá compte de nombreux marais, marécages, mangroves, récifs, etc. En gros, le pays est petit, mais il y a tout de même une grande diversité d’habitats. Ça c’est pour les oiseaux résidents. Vous savez surement que beaucoup d’oiseaux migrent pour échapper à l’hiver. Pendant qu’on se les gèle à Montréal, les oiseaux migrent au Sud. Les plus paresseux s’arrêtent au Mexique, mais beaucoup viennent jusqu’au Panamá. Savez-vous ce qui se passe quand c’est l’hiver au Chili et en Argentine comme c’est d’ailleurs le cas en ce moment ? Vous avez deviné, leurs oiseaux viennent aussi au Panamá. Le résultat, c’est que la diversité d’oiseaux est tout simplement ridicule. Le Panamá est aussi grand que le Nouveau-Brunswick (ou la Caroline du Sud pour les Américains d’entre vous, juste entre l’Irlande et l’Autriche pour les Européens). Malgré cette petite taille, on y dénombrait 978 espèces d’oiseaux en 2010. C’est plus que dans tout le Canada et tous les États-Unis réunis. On parle vraiment d’une diversité très élevée.

Assez de théorie, commençons.

Le Panamá a beaucoup d’eau, beaucoup d’oiseaux y sont logiquement adaptés. On trouve ici une grande diversité d’ibis, d’aigrettes, de hérons, de pluviers, de fous et d’autres oiseaux amoureux des bords de mer. Pour le moment, j’en vois la plus grande diversité près du marché aux fruits de mer (pourquoi pêcher quand on peut vider les poubelles).

PELICAN

Un pélican brun (Pelecanus occidentalis) fait sa toilette près du marché aux fruits de mer, dans le vieux port de Panamá, Casco Viejo (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

CORMORANT

Des cormorans vigua (Phalacrocorax brasilianus) viennent de finir de se sécher les ailes à Casco Viejo (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

L’autre groupe impossible à manquer en ville, c’est celui des vautours. Avec tous ses dépotoirs, la ville est attirante pour ces charognards. Il y a en permanence un nuage de vautours au-dessus de la capitale, souvent accompagnés de quelques oiseaux de proie. Bien entendu, tous les oiseaux de proie ne se trouvent pas en ville. Parmi ceux-ci, la harpie féroce (Harpia harpyja) qui est l’emblème du Panamá. Elle vit au Parc national Chagres, mais savoir qu’elle est présente et en voir une sont deux choses très différentes.

VULTURE

Tôt le matin, des hordes de vautours s’élancent du Parc naturel métropolitain ou du Mont Ancón. Cet urubu noir (Coragyps atratus) venait de quitter le Parc métropolitain. L’identité de son compagnon est plus difficile à déterminer. Je voterais pour la forme pâle de la buse à queue courte (Buteo brachyurus). Si vous avez une meilleure idée, n’hésitez pas à me corriger (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

TURKEY

L’urubu à tête rouge (Cathartes aura) est un des oiseaux qui vit aussi bien au Québec qu’au Panamá. Celui-ci se reposait au Parc Chagres (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Vous avez déjà entendu parler des coucous. Oui, ces oiseaux qui pondent dans le nid d’autres espèces et dont le petit va faire tomber les œufs de ses frères et sœurs adoptifs pour gagner toute l’attention de ses parents adoptifs. Ils sont très nombreux au Panamá.

CUCKOO

Mon hypothèse pour ce coucou serait le piaye écureuil (Piaya cayana), mais je peux me tromper (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

De tous les oiseaux du Panamá, les colibris sont probablement les plus appréciés et les plus diversifiés. Ils sont tous magnifiques. Par contre, ils sont minuscules et très rapides. Désolé, mais je n’ai toujours pas de photo pour vous. Éventuellement, j’insérerai une des 59 espèces présentes au Panamá dans un autre article.

NEST

Je sais! N’avoir aucune photo reliée aux colibris serait simplement inacceptable. Alors voici un nid photographié dans la province du Darién. Comment puis-je savoir que c’est le nid d’un colibri ? Si un verre à shooter ne rentre pas dans le nid, c’est un nid de colibri (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Les trogons sont un autre groupe spectaculaire est très bien connu. Ou du moins, l’un d’entre eux est connu de tous, le quetzal resplendissant (Pharomachrus mocinno). Si vous ne le connaissez pas, google existe. Malheureusement, les quetzals sont extrêmement rares au Panamá, le Costa Rica gagne sur ce point. Mais ce groupe est tout de même très bien représenté au sud de la frontière. Les trogons se nourrissent de fruits et d’insectes et sont souvent décris comme étant… léthargiques. À part la sieste, ces oiseaux ne font pas grand-chose.

TROGON

Cette magnifique femelle du trogon de Masséna (Trogon massena) bougeait à peine, ce qui est génial pour les photographes. Pour vous donner une idée de sa taille, elle mesure un peu plus de 30 cm (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Un groupe d’oiseaux que tout touriste digne de ce nom veut observer, c’est celui des perroquets. Désolé de vous briser le cœur, mais si vous passez la journée à la plage, oubliez ça. Pour commencer, les perroquets et les perruches vivent dans les arbres. Les arbres ont des feuilles vertes. Au Panamá, la couleur dominante de cette famille est le… vert. Pour en rajouter, ils ne font pas grand-chose pendant la journée, et la plupart ne chantent que pendant le vol. Il n’y a que deux façons de voir des perroquets. Sortez de chez vous à l’aube (6h30, c’est déjà très tard), ou au coucher du soleil (avec des LÉGIONS de moustiques). À ces périodes de la journée, les perroquets volent. Ça veut dire que, non seulement il manque de lumière pour faire une bonne photo, mais si vous ralentissez la vitesse d’obturation de votre appareil, vous obtiendrez une très belle photo d’une longue traînée verte. La deuxième option, c’est de vous installer sous un manguier. Ça marche, mais ce sera évidemment à ce moment que votre appareil se couvrira de buée (l’humidité ne descend jamais en dessous de 85%). Tout ça pour justifier le fait que, bien que j’ai vu plein de perroquets, je n’ai qu’une seule photo valable.

PARROT

Cet amazone (Amazona autumnalis) est présent partout au Panamá. Si vous êtes dehors à l’aube ou au coucher du soleil, vous allez en entendre ou en voir un chaque jour. Celui-ci a été photographié à 6h40 du matin en plein cœur de la capitale (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Dans la vraie vie, la plupart des oiseaux ne sont pas des perroquets. La plupart sont assez petits, ils se nourrissent d’une variété d’aliments comme par exemple des insectes. Pour les ornithologues, ils présentent tout de même un intérêt certain. Je vous en fais une courte sélection.

MANAKIN

Voici un manakin à col d’or (Manacus vitellinus) du Parc national Chagres. Les manakins vivent sous les canopées tropicales et se nourrissent de fruits. Ils se font d’habitude discrets. Toutefois, lors de la saison des amours, il est impossible de manquer ce mâle. Il courtise les femelles en chantant de façon… hystérique, tout en claquant ses ailes ensemble. Le son produit est presque identique à celui d’une ligne de pétards à mèches. Croyez-moi sur parole, quand on ne s’y attend pas, il peut donner une sacrée frousse (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

TANAGER

Les tangaras sont extrêmement diversifiés au Panamá. Ils se nourrissent surtout d’insectes et de fruits. Ce tangara à dos rouge (Ramphocelus dimidiatus) vit au Parc métropolitain (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

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Un autre tangara très commun est le tangara évêque (Thraupis episcopus), photographié juste derrière l’appartement (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

GRACKLE

Le quiscale à longe queue (Quiscalus mexicanus) est probablement le plus gros oiseau à part les vautours qu’on peut facilement observer à toute heure du jour (Photo : Nicolas Chatel-Launay).

Ne vous inquiétez pas, j’ai gardé le meilleur pour la fin. Tout le monde aime les toucans. Ce sont des obsédés des fruits, bien qu’ils ne dédaignent pas un insecte ou un lézard si l’occasion se présente. Ces oiseaux sont énormes (certaines espèces atteignent facilement 50 cm), superbes et espiègles. De bon matin, ils bougent beaucoup tout en frappant des bouts de bois, en chantant et jouant les uns avec les autres. Ils sont tout simplement adorables. Devinez quoi, il y en a cinq qui vivent derrière l’appartement !

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Un groupe de cinq toucans à carène (Ramphastos sulfuratus) vivent derrière l’appartement à Panamá Ciudad. Ils mesurent chacun plus de 45 cm. Pour les observer, il faut absolument être dehors bien avant 7h00 du matin, mais ça vaut la peine (Photos : Nicolas Chatel-Launay).

Je voudrais conclure en remerciant le Dr. George R. Angehr (que j’ai d’ailleurs croisé hier au Smithsonian) et Robert Dean pour avoir publié le livre « The Birds of Panama, A Field Guide ». Disons qu’il est pour moi rare de tomber sur un guide d’identification d’oiseaux que je peux utiliser de manière fiable.